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« Relire Soljenitsyne pour retrouver une source de vérité et de courage »
Par Laurent Ottavi
Publié
le 03/08/2018 à 15:56, Mis à jour le 03/08/2018 à 16:25
FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’occasion du dixième anniversaire de la mort
d’Alexandre Soljenitsyne et du quarantième anniversaire de son discours
d’Harvard, Laurent Ottavi revient sur les maux occidentaux que pointait
le dissident russe. Il y voit une dimension prophétique.
Juridisme sans âme
L’Occident,
nous dit Soljenitsyne, s’est perdu en atteignant son but. Dans la
société d’abondance déchristianisée, l’homme est amolli. Son confort
sans précédent dans l’histoire lui fait rechigner au sacrifice et perdre
sa volonté, ce qui est un problème bien plus grave que l’armement : « quand on est affaibli spirituellement, dit-il, cet armement devient lui-même un fardeau pour le capitulard ».
Il a l’illusion d’une liberté sans borne (« la liberté de faire quoi ? »)
mais il ne fait que se vautrer dans l’insignifiance. Comme l’homme-masse
décrit par le philosophe espagnol Ortega y Gasset, il réclame sans
cesse des droits et délaisse ses devoirs. Les grands hommes, dans ce
contexte, ne surgissent plus.
Autant l’URSS est un État sans lois, autant l’Occident est aujourd’hui, selon Soljenitsyne, un juridisme sans âme.
Cette société d’abondance déchristianisée est le fruit d’une conception du monde née avec la Renaissance et qui « est coulée dans les moules politiques à partir de l’ère des Lumières ».
C’est le projet d’autonomie : l’homme est sa propre loi. De l’Esprit
(Moyen Âge), le curseur a été excessivement déplacé vers la Matière (à
partir de la modernité), au risque de la démesure. L’érosion de ce qu’il
restait des siècles chrétiens a ensuite amené, selon Soljenitsyne, à la
situation contemporaine.
Corollaire de
la société de l’abondance où le marché est roi, le droit est omniprésent
en Occident. Ne permet-il pas de compenser la dégradation des mœurs ?
Autant l’URSS est un État sans lois, autant l’Occident est aujourd’hui,
selon Soljenitsyne, un juridisme sans âme. Il est dévitalisé par un
droit « trop froid, trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique ».
Il encourage la médiocrité, plutôt que l’élan. Il ne peut suffire à
mettre les hommes debout, comme l’exigent pourtant les épreuves de
l’Histoire.
Pour se hisser,
l’homme a besoin de plus. Chez le chrétien orthodoxe qu’est
Soljenitsyne, le remède est spirituel. En conclusion de son discours, il
juge que « nous n’avons d’autre choix que de monter toujours plus haut »,
vers ce qui élève l’âme, plutôt que vers les basses futilités. Ce
plus-haut est un frein aux pulsions, aux passions, à l’irresponsabilité.
Il donne du sens. Il donne des raisons de se sacrifier, de donner sa
vie. Le propos de Soljenitsyne est condensé dans la célèbre phrase de
Bernanos : « on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne
si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle
contre toute espèce de vie intérieure ». Cette vie intérieure, chez
le dissident passé par l’enfer du Goulag, est ce qui nous est le plus
précieux. À l’Est, elle est piétinée par la foire du Parti, à l’Ouest ;
elle est encombrée par la foire du commerce.
« Ne soutenir en rien consciemment le mensonge »
La philosophe Chantal Delsol, en s’appuyant en grande partie sur les dissidents de l’est (dont Soljenitsyne), a démontré dans La Haine du monde que
la postmodernité poursuivait les mêmes finalités que les
totalitarismes. Celles de transfigurer le monde et de renaturer l’homme.
Seulement, elle le fait sans la terreur mais par la dérision.
Le matérialisme, qu’il soit communiste ou postmoderne, se
déploie sur la destruction de ce qui ancre l’individu à un lieu et à une
histoire et de ce qui le relie à un Plus-haut que lui-même.
La
postmodernité, comme le communisme, engendre des démiurges qui font le
choix du mensonge. Le démiurge se désintéresse de sa vie intérieure. Il
veut, non pas se parfaire, mais être perfection. Il veut, non pas
parfaire le monde, mais un monde parfait. Les apôtres de la gouvernance
mondiale jettent les nations aux poubelles de l’Histoire. Les idéologues
du gender font fi des différences sexuelles. Les transhumanistes
promettent « l’homme augmenté » débarrassé de sa condition de mortel et
capable de s’autocréer.
Comme Chantal
Delsol, Alexandre Soljenitsyne explique l’attraction longtemps exercée
par le communisme sur les intellectuels occidentaux par le lien avec les
Lumières françaises, et leur idéal d’émancipation perverti, excessif,
qui est toujours celui de la postmodernité. Dans ce cadre,
l’enracinement est l’ennemi à abattre. Le matérialisme, qu’il soit
communiste ou postmoderne, se déploie sur la destruction de ce qui ancre
l’individu à un lieu et à une histoire et de ce qui le relie à un
Plus-haut que lui-même.
Dans un autre
discours, celui relatif à son prix Nobel qu’il n’a jamais prononcé,
Alexandre Soljenitsyne écrit que seul l’art a le pouvoir de détruire le
mensonge. L’homme simple, cependant, peut et doit le refuser : « par moi, ne soutenir en rien consciemment le mensonge ».
Relire le discours du dissident russe, c’est retrouver la source de
vérité et de courage. Sans elle, l’Occident ne se remettra pas debout
face à ceux qui ne lui laissent le « choix » qu’entre deux options : la
soumission ou la mort."