Chercheuse d’or
Petit compte très perso, seul le comte n'y est pas...
Je n'ai jamais cherché d'or sous le pas de mes chevaux ; les chevaux donnent du travail et du bonheur, et ça me va.
L'or est aussi parure avec l'habit, la pose qui en impose, de là-haut tu toises le piéton ; alors, ramasser les crottes, ça fait tache.
Une hiérarchie s'établit donc : le lad, tout en bas, qui nettoie écuries et chevaux et qui n'en monte que si le boss est cool. Presque toujours le seul à les connaître, donc les aimer, vraiment, pour ce qu'ils sont.
Il y a le dresseur qui les mate et casse en eux ce qu'il faut pour qu'ils soient sans danger.
L'entraîneur, qui les muscle et les prépare pour les concours ou festivités compétitives.
Le champion, ou le propriétaire qui récolte le fruit du travail de tous les autres ; on trouve de tout, là.
Lenni me racontait que quand ils étaient jeunes, elle et son compagnon s'occupaient d'une écurie « de rêve » ; chevaux, locaux, paysage comme un paradis, où l'argent ne manquait pas ; un jour que des propriétaires étaient venus monter, ils virent, sans en croire leurs yeux, un type monter sur un autre cheval que le sien ! Un petit quart d'heure plus tard, il revenait furax et leur dit : « Cette selle n'est pas la mienne » !!
Ils étaient écroulés de rire.
Mais ce rire s'use, à force ; on nanifie les chiens de plus en plus jusqu'à en faire des « accessoires » de toilettes élégantes pour belles dames et les chevaux sont considérés comme signes extérieurs de richesse, comme votre ferrari. Si l'État n'avait pas réduit à peau de chagrin le nombre d'inspecteurs des impôts, sûr qu'un viendrait faire le tour de mon troupeau et me taxerait en conséquence ; peu importe que, hormis un, on me les ait donnés, ce « on » ne sachant plus qu'en faire ! Donner, c'est bien, cela évite d'avoir une pension à payer ! Et peut-être que le travail que je fais pour eux pourra être considéré, un jour, comme du travail au noir, et moi je serais marron.
La couleur de l'or que je me mis à rechercher. Rien à voir avec les orques que j'adore par ailleurs.
Il n'y a pas si longtemps que je sais que c'est de l'or brun que je ramasse en tonnes chaque année ; jusqu'ici, je le faisais pour les chevaux, ces proies nomades qui n'aiment pas laisser des traces, pour l'herbe qui devient un refus l'année suivante, les chevaux, sans avoir jamais rien lu, savent que l'herbe qui repousse sur leurs déjections leur est néfaste ; peut-être aussi, du coup et par atavisme, n'en aiment-ils pas le goût. Pas comme moi qui l'entassais et le transportais dans mon jardin, mi composté pour les tomates qui jamais ne tombent malades et sont goûteuses comme jamais trouvées dans le commerce, même biolo.
Une fois composté, je le répandais sur l'herbe alentour, comme engrais mais surtout le donnais à ceux que je connaissais et à ceux qu'ils connaissaient, surtout quand il y avait, comment dire, un rendu de service à honorer ; je servais à domicile avec ma remorque pour les potagéristes ou en sacs pour les fleurs de ces dames, surtout pour les rosiers en février. Au bout d'une petite quinzaine d'années de services, rendus parfois sous forme d'une bouteille de vin du cru, ayant eu des déboires pécuniaires, moi si peu marchande, je décidai de prendre les choses en main et faire les choses comme il faut.
Sur un parc de dix hectares, je ne faisais jamais plus de trois tas, ce qui musclait mes épaules et mon dos, mais je laissais le tas vivre sa vie tout seul et les sangliers et les voleurs m'en dispersaient ou prenaient un bon paquet. J'optai pour plus de rigueur.
D'abord monter le tas à un mètre pour favoriser le compostage ; puis le protéger des prédateurs, ces coprophages marrons, eux aussi, de n'y trouver que peu de vers ou autre protéines comestibles. Comme j'aime à donner à mes gestes au moins trois fonctions, je décidai de protéger ces tas, une fois les chevaux partis, avec les prunelliers quand ceux-ci menaçaient d'envahir le pré, ou bien avec les ardiallasses qui poussaient en pagaille dans les parcours d'hiver. Ainsi calfeutrés de piquants, mon tas se tassait doucement, la rondeur du boulet se délitant à la faveur des pluies d'automne amorties, sans pour autant se répandre dans les pentes, et la masse se chauffant juste ce qu'il faut, me donnait quelque quinze mois plus tard un terreau de toute beauté.
Du travail, certes, mais pour mettre de l'or-beurre sur mes épinards ou de l'or noir dans mon réservoir.
Seulement, il me fallait trouver des clients ! Je disais timidement à qui voulait l'entendre, et je tâchais d'atteindre aussi les oreilles de ceux qui m'avaient appris ce vocable délicieux, pour l'acheter en sac dans les jardineries banlieusardes, que j'aurais, incessamment sous peu de cet or en sac si précieux. En sacs ou en remorque, hein, selon la quantité.
Lenni m'avait dit qu'elle le vendait 8O euros la tonne ; ça fait cher, apparemment, pour de la merde, mais pour les heures de boulot, une fois réduit de moitié et à raison d'une moyenne basse de un quart d'heure par brouette, on devait tourner autour de deux ou trois euros de l'heure ; mais bon, c'était ça ou donner, ça ou gâcher.
Perrette et ses sacs de crotte s'avançait dans la pente vertigineuse de l'anticipation hasardeuse et sûre que le commerce serait rondement mené, baissant mes prétentions quand même, sachant que toujours on se goure, je supputais, pour moi-même, dans le secret des vents d'hiver, la somme fabuleuse de trente euros par mois en moyenne. On en fait des choses avec trente euros ; on se paye son tabac pour le mois- si on réussit à baisser sa consommation-, on paye une partie de la nourriture pour chiens et chats, on peut, les mois fastes, se payer un bouquin ou deux, peut-être un jean neuf à l'occasion, ou un resto en invitant, une pizza chez Aimé, enfin sans le vin mais on n'est pas obligée non plus d'y aller tous les mois, ou bien, en les préservant sous le matelas, payer l'assurance de la bagnole, ou bien le gaz, l'électricité et l'eau, en tout cas plus, bien plus que le beurre sur les nouilles.
Enfin cela méritait bien quelques efforts d'organisation, de discipline et de ténacité.
Alors me voilà partie, brouette en mains et pelle et râteau pour plus d'aise à défaut de fortune, crois-y donc bon sang, le monde appartient aux croyants.
Je faisais un travail utile, c'est toujours ça qui me motivait mais je me dis qu'une carotte, pas forcément celle du buraliste, ne pouvait pas nuire et peut-être même donner l'énergie du dernier vidage, quand on a grimpé la planche qui s'efforce, elle, de descendre, et que le tas sera beau, ouvragé par une main humaine et une main céleste.
La valeur organique d'un crottin composté est introuvable puisque personne ou à peu près, d'une part ne laisse ses chevaux au pré toute l'année, et, d'autre part, n'y ramasse le crottin ; seule mon expérience m'autorisait à lui donner un prix, je veux dire celui de l'enrichissement du sol.
Je ne pensais pas à cette heure aux orpailleurs qui ont passé une bonne partie de leur vie à croire en la chance et qui ne l'ont pas eue ; pour moi, c'est le contraire, l'or est là, il suffit de le transformer.
Et je ne passais pas ma vie à ratisser le crottin ; c'était petit jeu finalement mais si grand pour moi qui n'avais jamais rien su vendre. Et même donner avait été impossible une fois.
On m'avait vendu un petit seau de compléments alimentaires pour mon plus vieux cheval qui souffrait d'obésité ; il souffrait de chagrin d'avoir été séparé par la mort de son chef et ami, et compensait, comme vous faîtes, par la bouf. Impossible de le rationner : un cheval au pré qui n'a jamais mangé de foin, fait ce qu'il veut !
La pareuse de pieds qui avait tout d'une fille super et compétente, me fourgua, mine de rien, après l'opération, un complément « qui lui fera du bien », excellente commerciale d'une boîte où elle bossait, à côté de ses parures, sans rien m'en avoir dit, elle avait, comme par hasard, dans sa voiture, ladite boîte. Quarante cinq euros, prix avec réduc. Dans la tension déjà longue à propos de mon cheval, comme tous fragilisée par le désir de bien faire, je lui signai le chèque. Rentrée chez moi avec mes précieux éléments, je m'avisai que je ne savais pas comment les lui donner. Tout ça se mélange aux grains, dans un seau, mais je ne donnais pas de grains, surtout à lui déjà gras comme un thon !
Qu'importe ! Je fis un peu de mash et mélangeai dans son seau ces compléments alimentaires. Il m'en fallut faire pour tous, les autres n'auraient pas compris ce traitement de faveur, et j'aime rien moins que l'injustice ; seulement je dosais juste, les bougres n'ayant besoin de rien, et, sans doute sensibles aux symboles, ne me faisaient jamais reproche d'une quantité plus chiche qu'un échantillon publicitaire, avec, comme chacun sait, ce goût de revenez-y.
Quand les chevaux vous voient arriver avec un seau, ils se doutent que c'est pour eux et supputent que c'est du bon, Don Diego mon gourmand fut fort désappointé en y plongeant les lèvres et il se recula comme s'il avait senti une charogne ! Trois essais plus tard, j'abandonnai le projet, l'odeur de la médication lui était un repoussoir, un cadeau au vice rédhibitoire ! Je l'ai soigné, pour cinq euros et des poussières avec quatre doses homéopathiques ; que ceux qui n'y " croient" pas sont bêtes de laisser passer la santé à un prix si modéré.
Alors, comme je n'avais personne sous la main pour revendre, pour le coup et vu le prix, de l'or, je décidai de le donner ; et j'ai mis une annonce dans un coin d'internet que tout le monde connaît. Mon annonce fut refusée, le lieu n'acceptant pas ce genre de tractations !!
Le commerce est un art pour lequel je n'ai aucun talent, il faut de la conviction, mais donner, d'habitude, je savais faire ! Alors je décidai de le vendre ; deux tiers du prix, faut ce qu'il faut, si c'est trop bas, on croit que c'est de la daube, alors OK pour trente euros ; paru, vendu !
On le croit pas, et pourtant ! J'avais récupéré le prix d'un bon mois de belle crotte récoltée/ livrée, parce qu'on avait refusé que je le donne. Cela ne m'arrive pas tous les jours !!
La maturité du compost s'échelonnait dans l'année en fonction de la saison que mes chevaux passaient dans leur parc ; le parc d'été serait hors vente, je le gardais pour moi ou pour les prés car il contenait vraisemblablement des graines minuscules non digérées et si le compostage était imparfait – température pas assez haute- elles germeraient dans le jardin de l'acquéreur et chacun sait que la bagarre contre les mauvaises herbes est un combat continuel, inutile d'en rajouter. Mais le tas du printemps précédent était mûr ; il s'agissait maintenant de le vendre.
Bon ; pas à Dédée à qui j'en livrais depuis des années et qui me donnait, quand elle voulait, ce qu'elle voulait ; je ne me sentais d'arriver péremptoire et annoncer le changement de régime.
Le deuxième sur la liste, et qui n'en avait jamais pris, je ne pouvais pas lui vendre non plus ; depuis bientôt dix ans, mes chevaux paissaient un mois et demi dans un coin de garrigue lui appartenant.
Le troisième n'en voulait que trois sacs et c'était un copain de copain ; c'eut été mesquin de réclamer dix ou douze euros à ce brave homme vieillissant.
Les quatrième, cinquième et sixième, c'était des habitués ; ils n'avaient jamais eu l'idée de me donner la pièce, de la merde, hein, ça ne se vend pas.
La fin du tas pour le septième, qui d'habitude me donnait en échange une bouteille de mauvais- non- de vin ordinaire.
Je connaissais les dures lois du commerce ; je n'avais guère de concurrence mais ne répondais pas non plus à un besoin mode énorme ! Le tas d'été était pour moi et pour l'autre on avait le temps de voir.
Seulement en hiver, seuls les vrais jardiniers travaillent encore ; ici alentour, les pros s'approvisionnaient ailleurs, du reste je ne faisais pas le poids ; les amateurs attendaient le printemps bien avancé pour travailler ; d'un autre côté, le compost se garde indéfiniment dans de bonnes conditions.
Un jour que j'arrivais aux chevaux, en début d'un bel après-midi de printemps, je tombai sur une belle fille, appareil photographique en main, derrière la clôture, qui filmait mes chevaux. Tout était rayonnant chez elle et je la hélai comme je fermais ma portière et lui dit qu'elle pouvait rentrer, les chevaux n'étant pas des ogres et les miens étant polis, elle ne risquait rien.
« C'est magnifique ici » me dit-elle, quel calme ; « Il y a plein de sentiers, vous pouvez les suivre, descendre jusqu'à la rivière, et remonter là-bas jusqu'au chemin qui ramène au village ». Elle partit de son côté, moi du mien, retrouver ma brouette et ma pelle et mon râteau cachés sous une mate de cade.
Je chante en travaillant avec comme public, au début, mes chevaux qui me suivent ; parfois du blues quand je l'ai mais souvent des chants tziganes que j'improvise, mémoire approximative ; j'en étais là de mes débordements vocaux quand je sentis une présence ; ma chienne me dis-je sans me retourner, et je filai sur mon tas déjà haut pour vider mon crottin.
« Vous voulez un coup de main ? », la seconde passée d'émotion d'avoir été surprise dans mon intimité champêtre, je lui dis « non, j'ai l'habitude vous savez ! » Et je la regardais, avec ses beaux habits, ses mains sans cal, aux ongles bien limés, je l'ai trouvée gentille dans sa spontanéité. On a parlé quelques minutes et, la voyant s'éloigner à nouveau, je me suis souvenue qu'après trois accidents et cinq ans de cauchemar, j'avais dû perdre l'harmonie de ce qui avait été ma danse, et cette voix dans mes oreilles « vous avez vu ce que vous êtes devenue » de celle qui ne me connaissait pas !
Ça m'a fichu un coup et je me suis demandé si c'était bien de mon âge de gagner trente euros en poussant mon poids sur cent mètres, quatre vingt dix ou cent fois par mois !
Alors Perrette vit dévaler sa drogue, ses assurances, son jean, son beurre et ses épinards, dans la pente vertigineuse du réel.
Le réel. Un bien joli mot.
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