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Accueil du site > Tribune Libre > « Les médias progressistes » et le « numérique »

« Les médias progressistes » et le « numérique »

Les « médias progressistes » sont des médias qui vouent un culte au progrès technique, en particulier « au numérique », sans même parfois comprendre ce dont ils traitent en permanence de manière obsessionnelle. En cette année 2020 où beaucoup d’entreprises ont adopté le télétravail grâce à des outils de visioconférence, expérimentés dès la fin des années 1970 en France, et où le commerce en ligne devrait connaître une moindre croissance qu’en 2019, en raison de la baisse de la vente des services, l’engouement des « médias progressistes » pour les services numériques a été ascensionnel, sinon dithyrambique.

Une des raisons en est l’omniprésence « du numérique » et la stagnation, sinon le déclin, d’autres secteurs économiques, les « médias progressistes » ayant en fait une très faible capacité de prévision et se concentrant donc sur l’apparence des choses. Ils sont aussi très dépendants de la communication des entreprises. Cet article décrit quelques manifestations de ce phénomène sociologique.

 

SOMMAIRE

Les fondements idéologiques

Le numérique, terre de géants

« Le numérique pour le petit commerce » : la superficialité d’un slogan

L’emploi dans le numérique : ce que les « médias progressistes » ne veulent pas entendre

 

 Les fondements idéologiques

Philippe Aghion, professeur au Collège de France, est l’un des maîtres à penser des « médias progressistes ». Dans un entretien récent à l’occasion de la publication de son dernier livre, il décrivait un mécanisme de développement par l’innovation de niveau micro-économique (entreprises), permettant l’acquisition de parts de marché [NDR : au détriment de concurrents si la croissance sectorielle est faible], observé par des études de ses collaborateurs ou d’autres économistes. Le journaliste, sans doute inspiré par P. Aghion lui-même, a tenté de résumer en disant qu’il n’y a donc pas de destruction d’emplois au niveau macro-économique, commettant ainsi un glissement sémantique. P. Aghion a alors eu beau jeu de confirmer en ajoutant que la perte est d’ordre individuel et qu’il faut donc trouver des solutions à ce niveau-là, « comme au Danemark »...A la pointe de « la frontière technologique » comme chacun sait (1). Quoi, vous ne connaissez pas Ariannike, la fusée danoise, Googlus, le moteur de recherche danois, IA-rine, le jumeau numérique de la fusée danoise… ? Ces discours sont de surcroît rabâchés depuis des décennies. Combien de ministres ont fait le déplacement au Danemark pour se renseigner sur sa flexisécurité en matière d’emploi ? C’était déjà un modèle ayant inspiré le plan Borloo en...2004 ! Mais le cliché de P. Aghion est faux. Il y a bien des destructions au niveau macro-économique ou au moins sectoriel. Comment peut-on éluder les analyses effectuées aux Etats-unis ? Voir par exemple « Pénuries de talents ou concentration et automatisation du travail ? »

Corollaire : l’acharnement contre « les entreprises-zombies ». L’idéo-artillerie lourde s’est déployée de crainte qu’elles soient sauvées en 2020 et 2021 par l’arsenal des aides publiques, très généreuses il est vrai, à l’endroit des salariés en particulier, et donc de leurs employeurs. Même l’OCDE s’est émue de ce risque de morts-vivants. Mais on peut étendre cette notion, reposant toutefois sur des pertes durables, à bien des activités déstabilisées par des innovations donnant naissance à des activités de substitution, dont les dégâts peuvent être considérables de façon durable, alors que la promesse de la disparition du « zombie », c’est toujours un meilleur futur, en particulier en matière d’emploi. C’est pourquoi les évaluations d’impact « du numérique » sur l’emploi sont si importantes, d’autant que les « zombies » « du numérique » n’existent pas pour les économistes puisque « le numérique » est un ensemble de technologies innovantes et appelées à le rester.

 

(1) Cette dernière remarque est ironique mais l’expression « frontière technologique » avait justement été utilisée au préalable par P. Aghion.

 

 Le numérique, terre de géants

Quand on connaît un domaine, il est pénible d’entendre des journalistes et d’autres personnages publics clamer leur admiration pour celui-ci sans rien y connaître. C’est pourquoi « le numérique » est bien une sorte de religion sans dieu, dont les portes sont ouvertes à toutes les élucubrations. Pour les journalistes des « médias progressistes », prononcer à longueur de temps des mots qu’ils comprennent mal, sinon pas du tout, est une façon de se convaincre qu’ils sont bien dans le mouvement, ou même à la pointe, en avance par rapport au grand-public, au seuil de révéler les secrets des « pyramides d’Egypte et du Nouveau Monde ». Que n’a-t-on entendu ou lu comme bêtises sur « l’or [ou] le pétrole des données » ? Les données sont exploitées depuis des lustres dans tous les domaines, en admettant cependant que les géants des services numériques l’ont systématisé à grande échelle, de façon indissociable des abus qu’elles en font, en jouant aussi de l’égocentrisme contemporain. Même si les données peuvent y concourir, en particulier pour la mercatique, c’est la qualité de leurs biens et services qui fait la force de la plupart des entreprises. Mais si les corrélations d’Amazon (quels sont les produits qui ont été consommés par ceux qui ont le plus consommé les mêmes que vous ? Etc…) étaient faites à la main « en temps réel », avec des résultats différents...et ça l’était dans les mémoires humaines, ça march(er)ait quand même.

Par contre, l’avantage décisif réside dans les gigantesques stocks et dans la profusion garantissant un désir de consommation inextinguible. Et ces gigantesques stocks ne sont profitables que parce qu’ils peuvent tourner à grande vitesse. Amazon est un vépéciste, de l’ère des oligopoles (2).

Sur d’autres terrains de jeux que ces géants se disputent, aussi pour terrasser les anciens acteurs ou leurs concurrents plus petits, les alternatives au gigantisme sont toutefois performantes : par exemple, le moteur de recherche de Google n’est pas si supérieur à ceux de Qwant ou DuckDuckGo pour les recommandations etc.

 

(2) Amazon a toutefois de telles ambitions que ses initiatives pour répondre aux pressions réglementaires et s’assurer la loyauté de ses clients pourraient le faire dériver vers un empire régnant aussi sur les âmes : «  Amazon veut former 29 millions de personnes dans les métiers du cloud  ».

 

 « Le numérique pour le petit commerce » : la superficialité d’un slogan

Dans les « médias progressistes », on n’a toujours pas compris la différence entre un fabricant et un commerçant, donc pourquoi un fabricant a plus à gagner qu’un commerçant déjà en boutique à être présent sur une place de marché en ligne. Les « médias progressistes » se sont ébaudis du ratio de 30 % de TPE-PME « numérisées » (d’où sort d’ailleurs ce ratio qui ne semble pas vouloir dire grand-chose ?) et des fantastiques perspectives que cela semblait ouvrir pour le « numérique ». Sans comprendre que le point de blocage réside dans la gestion physique, très « ancien monde » (publication de catalogues de photos et temps requis par cette tâche…). La connexion au système de gestion des stocks n’est pas la panacée pour la vente en ligne, juste une partie de la transformation. Et ce n’est pas nouveau. Or, beaucoup de petits commerçants, qui ont parfaitement compris les enjeux et autres vertus du « numérique », après l’avoir expérimenté, n’en veulent pas : « Commerces : « On voudrait tous sortir du click and collect » » - un modèle asséné à longueur de journée dans certains médias - considérant que c’est un autre métier. Par contre, les solutions technologiques pour le commerce en ligne abondent et sont d’ailleurs listées sur le site web du Ministère de l’économie. Cela explique pourquoi le gouvernement n’a attribué que 500 € d’aide aux petits commerçants désireux de faire de la vente en ligne. Ce n’est pas ça qui va nourrir des armées de consultants informatiques pendant des années, alors que le taux d’inter-contrats (sans activité) est à la hausse.

Beaucoup de médias se sont préoccupés du sort des professions en difficulté – hormis les consultants informatiques comme ceux d’IBM - mais les « médias progressistes » ont préféré voler au secours des pseudo-succès « du numérique », vantant en particulier les vertus d’Amazon, car pour ces apôtres, à travers Amazon, c’est « le numérique » qu’ils croient attaqué...tandis que leurs patrons négocient au contraire pied à pied pour se défendre de cette « charmante concurrence » des mêmes plate-formes, comme ils l’ont proclamé à « Médias en Seine ». Donc quand cette puissance s’exerce à leur détriment, la concurrence n’est plus aussi saine ? Or, quand un ministre affirme qu’il n’y a pas de corrélation entre le « degré de numérisation » du commerce et la part de marché d’Amazon, il ment ou se trompe puisque c’est bien le cas en Allemagne ! Par exemple.

 

 L’emploi dans le numérique : ce que les « médias progressistes » ne veulent pas entendre

Dans les « médias progressistes », il n’y a jamais de crise de l’emploi « du numérique ». Chaque jour est l’occasion d’une nouvelle litanie pour regretter une soi-disant pénurie de développeurs informatiques, en ignorant toute objection ou signe contrariant. Peu importe que l’on ne dispose pas de données sur les innombrables formations et le nombre de demandeurs d’emploi pour ces métiers, notamment en catégorie D puisque ceux qui ne trouvent pas d’emploi enchaînent les formations (voir « Le recrutement d’informaticiens au prisme de la Dares et Pôle emploi »). Peu importe que les objectifs de recrutement annoncés par les entreprises de services numériques n’aient été réalisés qu’à 50 % : « ...en 2020, les ESN ont réalisé 50% des recrutements prévus ». Peu importe que lors d’un évènement dédié au recrutement organisé le le 20/11/20 par la French tech Bordeaux, seules 284 offres aient été proposées à 1700 candidats. Peu importe que, dans ce secteur mûr, beaucoup de recrutements concernent maintenant des commerciaux. Peu importe qu’un dirigeant de société d’analyse des données explique à une journaliste que les « big data », c’était il y a 5 ans ou qu’une autre dirigeante, pourtant installée à Montpellier, qui n’est pas encore une nouvelle Silicon valley, dise ne pas éprouver de difficulté de recrutement alors que sa petite entreprise est à la pointe des technologies d’ « intelligence artificielle », technologies dont des milliers de sociétés françaises se sont toutefois emparées en une dizaine d’années. La journaliste justifie son engouement en affirmant que les entreprises qui recrutent des développeurs informatiques ou sur le même créneau technologique sont nombreuses sur son plateau. C’est logique puisque dans un « média progressiste », qui ne peut donc envisager l’économie que sous son angle « numérique », elle ne choisit que celles-là, alors que ces recrutements ne représentent qu’une part très faible de l’ensemble des recrutements.

Dans un « média progressiste », on peut même entendre toutes les semaines une ancienne politicienne faire la promotion de son « école du numérique », à la faveur d’une chronique censée porter sur des sujets économiques, en déplorant qu’il n’y ait pas assez de financement dans ce domaine, ce qui lui profiterait au premier chef (3), et malgré un effort budgétaire inédit pour la formation et l’emploi des jeunes : « Plan de relance : 15 milliards pour l’emploi et la formation ». Si les chiffres publiés par le gouvernement traduisent des effets notables sur l’insertion des jeunes, c’est soit que « les filières du passé » ont encore de l’avenir, malgré l’épidémie, soit que les « filières d’avenir » ont été largement pourvues.

Il est vrai que cette dirigeante peut s’appuyer sur des rapports d’institutions de dirigeants internationaux, comme l’édition annuelle du Forum économique mondial (FEM). Mais hormis de grandes banalités, ce rapport procède notamment par un sondage d’opinion auprès des dirigeants économiques, ce qui n’a donc guère de valeur pour identifier le niveau des compétences « numériques » des ressources humaines de chaque pays. Citée pour son écosystème de « startups », mais mal placée dans ce classement, la France ne ferait toutefois pas partie des pays dont l’adéquation des compétences numériques aurait régressé entre 2017 et 2020, au contraire des Etats-unis, de la Norvège, de l’Allemagne, du Royaume-uni, du Japon…, bref, des pays des plus avancés dans ce domaine. On a déjà vu avec l’étude d’empirica, pourtant bien plus précise, que les compétences « numériques » recouvraient aussi les techniciens de centres d’appel dans lesquels certains pays sont spécialisés (voir « Marché du travail du « numérique » : la grande esbroufe ? »). Figurent toutefois dans le rapport du FEM des données solides sur les taux d’équipement des ménages (usage d’Internet, taux d’abonnement à des services mobiles, fixes à haut débit…), hors du champ de cet article. Doit-on d’ailleurs envier l’Argentine, dont la situation économique et sociale est aujourd’hui catastrophique, mais mieux placée que la France dans le classement des pays selon le pourcentage de changement des compétences des diplômés entre 2016 et 2020 ?

 

Sans ignorer la nécessité de soutenir des entreprises françaises et européennes pour faire pièce aux géants états-uniens et chinois, mais avec l’aide de la réglementation, le risque de cette focalisation sur « le numérique » est à la fois d’appauvrir le champ de l’économie française et de réduire celui de l’innovation. En effet, bien des domaines requièrent des compétences avancées en ingénierie et sciences, qu’il s’agisse de chimistes, de physiciens, de biologistes, de spécialistes des sciences de la terre et du vivant…, à la fois pour la transition écologique et parce que beaucoup reste à inventer dans de multiples domaines. Or, il n’y a pas tant de gens, même parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, qui veulent faire les métiers dont le marché – lui-même « sous influence numérique » - a besoin, contrairement à ceux« du numérique » omniprésent et séducteur. Bien entendu, « le numérique » apporte des gains de productivité dans tous ces domaines, mais il faudrait peut-être faire mentir la prophétie de Marshall McLuhan : il y a du contenu au-delà du médium et il y a du sens au-delà « du numérique ». Dans un livre récent, « L’école peut-elle sauver la démocratie ? », Marie Duru-Bellat et François Dubet s’interrogent sur une inflation dévalorisante des diplômes. « Le numérique » est un nouveau mythe pour le marché de l’emploi.

 

(3) Elle serait d’ailleurs bien inspirée d’attendre le placement de ses étudiants sur le marché du travail, bien que l’on ne doive pas s’inquiéter pour ceux qui sont sous la tutelle d’une dirigeante positionnée sur le « marché relationnel ».

 


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9 réactions à cet article    


  • Albert123 19 décembre 2020 10:28

    j’aime bien numerama depuis que cela a été revendu (post débat hadopi), c’est un livre ouvert de toutes les lubies et autres délires du camp adverse.

    on a a droit à tout : post féminisme, lgbtisme, pro vaxx, transhumanisme, ... le tout rédigé par des « journaliste » illettrés et incultes.


    • binary 19 décembre 2020 12:28

      La technologie et en particulier le numérique comme on dit maintenant, c est à dire l informatique comme on disait avant, demande une croissance continue des compétences ; lesquelles sont vite obsolètes. En même temps, on assiste a une destruction planifiées de la scolarité, et toute diffusion de connaissances, dans le but de rendre la population intellectuellement la plus dépendante possible du pouvoir.

      Y a comme un problème , à espérer que ces 2 chemins se croisent !


      • rogal 19 décembre 2020 13:44

        @binary
        « le numérique comme on dit maintenant, c est à dire l informatique comme on disait avant »
        Simple changement d’appellation, en effet, induisant une perte de précision puisque « numérique » en devient (plus) ambigu. Faut-il s’en accommoder ?
        Tout comme pour la technique, devenue technologie.


      • V_Parlier V_Parlier 19 décembre 2020 20:06

        @binary
        Les chemins se croisent parfaitement : Un élite minoritaire, éduquée à l’ancienne, travaille pour pour ceux qui ont réellement le pouvoir. Les autres font des petits boulots (quand ils en ont), bouffent des sucreries, regardent des vidéos et des instagrams en mettant des pouces et des smileys. Trop occupés pour faire de la politique.


      • Le421... Résistant Le421 19 décembre 2020 17:11

        Les médias « progressistes », c’est comme les syndicats « réformistes ».

        Dans la mesure où ils suivent la ligne du chef, ils sont les meilleurs.

        Les autres, c’est du caca !!

        Et moi qui lit mon Canard Enchaîné tout papier à 1.20€ depuis des lustres, pas de papier glacé, pas de pub, rien. Juste des infos... Et c’est tout ce que je demande.

        Mais je suis un vieux con de gaucho, alors...  smiley


        • Colombot 21 décembre 2020 16:03

          Concernant l’impact du commerce en ligne sur l’emploi, il faut aussi signaler cette étude pour la France et l’Europe : « e-commerce et emploi ».


          • Colombot 4 janvier 18:18

            J’ai réécouté l’entretien avec Philippe Aghion. Les médias adorent en effet marteler leurs convictions et se répéter indéfiniment, d’autant plus si surgit une objection « non autorisée ». Cela ne m’incite pas à retirer une ligne de mon article, mais j’avais éludé que que je suis en accord avec lui sur certains points. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une liste d’ingrédients et qu’il faut se garder des contradictions.

            Pas d’objection sur l’Histoire du décollage économique de l’Europe, ni même l’accent sur la propriété privée (brevets…) dans cette Histoire, ni sur les vagues d’innovation à partir de technologies génériques (une vieille histoire), sur la nécessaire concurrence à la « frontière technologique » - qui s’apparente en fait à de l’innovation incrémentale - et la régulation des grandes firmes du « numérique », bien que P. Aghion commette une grosse erreur à cet égard, qui entache sa vision globale….Intégrer la société civile dans un triangle avec l’État et les entreprises est aussi souhaitable...au-delà des petits comités citoyens de façade. D’autre part, la productivité due aux innovations « numériques » est effectivement difficile à mesurer, comme leur impact sur la croissance, mais les interprétations peuvent varier.

            Ca diverge plus sur les vertus de la compétition internationale, et dans une certaine mesure de l’innovation, et surtout sur l’arrière-plan politique comme surplomb, guidant et biaisant désormais toutes les analyses. Même si on peut toujours améliorer les choses, la situation actuelle, si on la juge dégradée, est le fruit des évolutions correspondant aux vertus précitées. Jusqu’à il y a peu, la France était toujours à la traîne et il fallait prendre exemple sur tous les autres (pour la vaccination aujourd’hui). Mais Trump et le Brexit ont tempéré les discours encensant la mondialisation et les vertus précitées, qui ne prévoyaient d’ailleurs pas la « régulation des GAFA ». Si c’est les Anglo-saxons qui renâclent, alors les Français sont moins tragiquement exceptionnels. Mais il faut néanmoins sauver l’idéologie dominante. La crainte du populisme rend d’ailleurs aveugle, en plus d’être immorale vis à vis des victimes de la mondialisation (on s’en foutrait si elles ne votaient pas ou ne manifestaient pas).

            Si P. Aghion reconnaît que l’automatisation détruit des emplois, il en vient immédiatement, comme je l’ai rapporté dans l’article, à nier que cela se traduise au niveau macro-économique car l’effet de compétitivité des entreprises innovantes l’emporte sur l’effet de substitution. C’est d’ailleurs curieux d’opposer les deux. J’ai indiqué que cela s’effectuait au détriment d’autres entreprises, mais P. Aghion avait suggéré que cela s’inscrivait dans un contexte international. Un doux rêve, qui consiste à nier que la mondialisation a conduit aux oligopoles que nous connaissons déjà et que les économies d’échelle se vérifient toujours plus. En effet, dans le cadre de la division internationale ricardienne, qui sous-tend les réflexions de P. Aghion, on ne peut avoir des champions nationaux partout, surtout une puissance moyenne.

            La solution selon P. Aghion, c’est la flexi-sécurité danoise car elle préserve la mobilité du travail, autre fondement de l’idéologie dominante. Au-delà de l’ironie de mon article, il est possible que le Danemark soit à la « frontière technologique » dans certains domaines. Mais il faudrait montrer comment son modèle social s’articule avec ces « frontières technologiques », sachant que les grands pays se situant à cette frontière en matière de « numérique », les Etats-unis et la Chine, représentent plutôt des anti-modèles sociaux. P. Aghion cite une étude montrant que la santé au Danemark n’est pas affectée par la perte d’emploi, mais la santé est aussi bien « assurée » en France et c’est l’emploi, le coeur du sujet. Or, si la compétition internationale dopée au « numérique » a produit des oligopoles, l’automatisation croissante avec flexibilité produit aussi une rotation opportuniste de la main d’oeuvre (jeunes / vieux…), magnifiquement illustrée en cette période de pandémie, et du déclassement, celui bien connu des emplois de services moins avantageux, mais aussi des diplômés, tous âges confondus. La formation, prescrite par tous les économistes, n’est d’ailleurs pas la panacée car les hiatus avec et sur les marchés du travail sont nombreux. C’est notamment l’objet de mes articles précédents.


            • Colombot 12 janvier 19:06


              Deux articles qui tendent à confirmer mes analyses :

              * https://www.project-syndicate.org/commentary/biden-recovery-good-jobs-for-all-workers-by-daron-acemoglu-2021-01


              * https://www.journaldunet.com/solutions/dsi/1496707-stanislas-de-bentzmann-devoteam/ :

              Les entreprises sont engagées dans des transformations digitales profondes depuis quatre à cinq ans. Ce mouvement a été ralenti mais pas stoppé...Nous tablons pour le moment sur une croissance de quelques points en 2021 comparé à 2019. Cette année sera une année de convalescence pour les entreprises, et donc forcément une année en demi-teinte pour les investissements de nos clients.



              • Colombot 24 janvier 15:28

                Il y a quelques jours, j’ai été atterré en entendant un dialogue entre une ancienne responsable publique à la tête d’un lobby sectoriel et un journaliste. Celui-ci a suggéré que l’on devait encore progresser en matière de « data » pour le transport et la logistique, semblant impressionné par la traçabilité offerte par une « startup ». Elle a répondu qu’en effet, on ne parlait plus seulement de flux physiques, mais aussi de flux d’information...de traçabilité.... Ma propre question est la suivante : ce dialogue a-t-il été enregistré il y a 20 ans ? Cela fait bien longtemps que la traçabilité a été placée en tête des agendas, ce qui signifiait évidemment le traitement de données échangées entre les acteurs de la chaîne. La réglementation européenne en matière de traçabilité remonte d’ailleurs à 1993 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tra%C3%A7abilit%C3%A9

                Les journalistes et dirigeants radotent en matière de « numérique », continuant à s’enivrer de termes pédants qui ne veulent rien dire, comme « data », et obscurcissent leur compréhension des choses. Croit-on que les Anglo-saxons y mettent une quelconque magie, quand ils parlent de « données », à la différence des Français qui préfèrent « data » ? Ainsi, des contrôleurs de gestion et des mercateurs sont des analystes de données (« data analysts »).

                Comment peut-on avancer si on recycle dans les discours des technologies largement répandues comme s’il s’agissait de technologies du futur, en les emballant dans des anglicismes pour fake « new » ? C’est ainsi qu’une professeure d’économie, spécialiste des télécoms, vient expliquer que l’ « on » n’avait pas compris le modèle des GAFA il y a 10 ans, alors que ces modèles économiques étaient largement décrits dans les revues spécialisées.

                Où étaient d’ailleurs il y a quelques années ceux qui vantent aujourd’hui la « souveraineté numérique » ? Encore une fois, tant mieux si des petites françaises remplacent de grosses états-uniennes. Mais ça ne se passe pas comme ça. Il y avait déjà des petites françaises dans la traçabilité dans les années 2000. Mais aujourd’hui, la plupart des petites Françaises renforcent les grosses américaines car on est incapable en Europe de créer des technologies d’infrastructure. On reste toujours à la surface des choses, les trucs faciles.

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