L’indifférence historiquement avérée de l’Occident envers la petite Géorgie fut notoire au point de devenir un lieu commun de la littérature géorgienne dès la fin du XVIIIe siècle. C’est parce qu’il n’y avait guère de choix, que le mariage de raison avec la grande Russie, tsariste et orthodoxe, s’est imposé, à ce moment-là de l’histoire, comme absolument inévitable face à la menace ottomane. Le Traité de Griboïédov, signé en 1783, a scellé, d’un seul trait, le sort du pays pour des siècles à venir. La Géorgie entrait sous le protectorat de la Russie laquelle, pour sa part, s’engageait à la défendre de l’invasion turque. Il n’échappait évidemment à personne que le voisin du Nord avait un appétit gargantuesque et finirait sans doute par annexer son voisin du Sud. Ce fut chose faite en 1801. Avec quelques intermittences, la domination russe a perduré, on le sait, jusqu’à l’éclatement de l’URSS dans les années 90. Éclatement que regrette (le mot n’est pas assez fort) le Premier ministre russe au prénom prophétique[1].
La situation qui se dessine aujourd’hui avec la présence des observateurs de l’Union européenne sur le sol géorgien, crée l’impression d’avoir considérablement changé la donne. De cette présence, le ton incisif de Hansjörg Haber, chef de la mission européenne déployée en Géorgie, marquerait le tempo. « Nous ne sommes plus tout seuls face à l’envahissante Russie ! » se disent à présent les Géorgiens. « Le lien tant souhaité avec l’Occident est noué ! Le vœu de la lumière venue de l’Ouest est enfin accompli ! Le monde entier, désormais, connaîtra le dessein secret [2] de cette Russie néo-stalinienne ! »
Tout cela est sans doute vrai dans un sens. Il ne s’agit pas, sûrement pas, des apparences trompeuses. Que l’obscurantisme des nouveaux despotes russes, loin de renforcer la Russie, la mène lentement vers son propre démembrement, transparaît aisément de la plus élémentaire des analyses. Tout aussi évident est le caractère incongru du dialogue entre les Russes et les Européens déployés actuellement sur le territoire géorgien. Ça ne peut pas durer comme ça…
Mais si les apparences ne sont, en effet, pas entièrement trompeuses, reste la vérité, gênante pour beaucoup, selon laquelle cette guerre déséquilibrée et sauvage pouvait bel et bien être évitée. Sur ce point, tout le monde s’accorde. Seulement, dès lors qu’on accepte ce constat, il faut aller jusqu’à en désigner le responsable. Très vite, l’irresponsabilité du président géorgien se voit pointée du doigt. « Il a voulu tester Moscou, il a été servi », dit Hélène Carrère d’Encausse à peine quelques jours après l’éclatement du conflit. Or, c’est là, me semble-t-il, un point d’achoppement de beaucoup de ceux qui voient les choses à travers le prisme, non d’une « victorieuse Russie », mais des événements avérés. Car je ne crois pas que la responsabilité de cette guerre incombe, un tant soit peu, aux Géorgiens, pas plus qu’à leur président. C’est l’avis que partagent d’ailleurs la majorité des journalistes russes qu’on peut écouter sur les ondes de l’Echo Moskvi. L’ex-conseiller de Vladimir Poutine ne vient-il pas, dans son surprenant témoignage, d’étayer cette thèse par des arguments difficilement réfutables ? Andreï Illarionov, l’ex-conseiller de Poutine, occupait toujours son poste au Kremlin, quand les dirigeants russes commençaient, dès 2004, nous dit-il, à tisser leur plan de renversement du régime de Saakashvili, et à « préparer la guerre avec la Géorgie ».
Tout le monde convient que l’accession par la Géorgie au statut de Candidat à l’adhésion à l’Otan, lors du sommet de Bucarest en avril dernier, aurait freiné les élans néo-impérialistes de la Russie de Poutine. Dès le début de la guerre du mois d’août, l’Otan réitère son soutien à la Géorgie. Avec une ferveur centuplée, la Géorgie dit aspirer à en devenir membre. Rien, pourtant, ne semble en mesure d’infléchir le « non » de la France et de l’Allemagne, deux seuls pays à ne pas vouloir de la Géorgie au sein de l’Alliance Atlantique. Si l’on nous parle sans cesse des conséquences néfastes que déclencherait, paraît-il, la colère russe suite à l’adhésion de la Géorgie à l’Otan, personne, hélas, ne semble se soucier de prendre, dans un sens inverse, une entière mesure de ce que la très probable non-adhésion de la Géorgie à l’Otan causera sur le plan de la politique intérieure des pays de Caucase. Soyons conscients : le « non » franco-allemand interdit à la Géorgie tout espoir de la paix prochaine. Et qui sait s’il n’y va pas de la survie du pays tout court ?
Il va de soi que les raisons invoquées en défaveur de cette adhésion suscitent, dans ces conditions, la plus grande attention. Celles-ci sont peu nombreuses, et à peine plus fondées que les arguments du ministre russe des Affaires étrangères, M. Lavrov, qui « excelle » véritablement dans le genre. Quelques exemples.
La chancelière allemande considère que l’octroi du MAP (Plan d’action en vue de l’adhésion) à ces deux pays (Géorgie et Ukraine), qui leur donnerait de facto le statut de candidat officiel à l’Otan, reste prématuré. Quelle infâme hypocrisie ! La même chancelière allemande, en visite en Géorgie peu après le déclenchement des hostilités, n’a-t-elle pas émis un avis exactement contraire à celui-ci lors d’une conférence de presse à Tbilissi ? Son attitude face à Medvedev, qu’elle avait rencontré le jour même, fut d’ailleurs exemplaire de fermeté et de franchise.
Plus franc que Mme Merkel, le secrétaire d’État français aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, dit que l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie n’est pas « dans l’intérêt de l’Europe ».
Étrange stratégie ! Dans les berceaux de la démocratie européenne, les arguments du gaz et du pétrole l’emporteraient-ils sur celui de la liberté, la liberté de choisir ses amis, la liberté de tout pays souverain d’adhérer à un camp qui lui semble propice à son développement ? Outre le fait que, sous couvert de la diplomatie et du bon sens, il s’agit de cautionner les agissements barbares de la Russie de Poutine - au risque de contribuer à ce qu’ils le deviennent de plus en plus dans les années à venir -, il s’agit d’ériger en principe une espèce d’opportunisme paresseux. Oui, paresseux, parce que la dépendance énergétique de la France et de l’Allemagne envers Moscou n’est pas si fatale qu’on nous le laisse croire.
Sur cette question – centrale -, deux observations.
Première observation.
Lors de la rencontre du 8 septembre dernier entre Medvedev et Sarkozy, le président en exercice de l’Union européenne a martelé ceci à l’issue des négociations que l’on sait difficiles : Si, à la date du 10 octobre, le plan de paix n’est pas respecté, nous prendrons, dans un délai de cinq jours, des mesures appropriées.[3] Des rumeurs diverses et variées ont circulé depuis en Géorgie sur la nature exacte de ces mesures. Toujours est-il que chaque Géorgien était persuadé, l’Europe unie a la force de contrer l’invasion russe ; ce qui veut dire, outrepasser sa dépendance gazo-pétrolière envers la Russie. Chose inconcevable, nous dit-on aujourd’hui (?).
Seconde observation.
Le revirement que l’on a observé dans les déclarations de Mme Merkel est la preuve que de longs débats au sein du gouvernement allemand ont précédé sa prise de position officielle concernant l’immaturité de la Géorgie. Il y aurait donc des pro et des contre. La discussion entre ces deux camps était loin d’être gagnée d’avance, ce qui démontre, une fois de plus, que la dépendance de l’Europe envers la Russie en matière du gaz et du pétrole n’est pas si fatale qu’on essaie de la dépeindre.
Tout pousse à croire que le problème n’est pas sans issue. Le véritable enjeu ne semble guère plus grand que « du pain grillé à manger le matin », car, comme le disait, en conclusion, un article paru sur lemonde.fr : « Il y a d’un côté la justice historique, morale, et de l’autre le bon sens : ‘Il faut que j’aie du pain grillé à manger le matin’, se dit-on en Europe. ‘Or, pour griller le pain, il faut du gaz russe.’ »
Et pour avoir du gaz (et du pétrole) russe, il faut une belle offrande. À l’autel des hydrocarbures, bien entendu.
[1] Vladimir en russe signifie littéralement « domine le monde ».
[2] Pas si secret que ça, m’objectera-t-on. Le ministre russe des Affaires étrangères en personne n’hésite-t-il pas à le divulguer sur les chaînes de télévision russes en parlant de l’intention de « tester » la réaction de l’Europe ?
[3] Je cite de mémoire.

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