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Le “pouvoir”, les “crises”, la communication paradoxale et « L’effort pour rendre l’autre fou »

Avertissement aux lecteurs : cet article un peu long pourrait largement dépasser la capacité d’attention minimale requise pour en appréhender le sens. Présentant un facteur connu dans l’étiologie des conflits, quoique négligé dans l’analyse des crises actuelles que nous traversons, ne lisez pas ce qui suit si vous n'en avez pas la patience ou l'humeur.

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu ».

[Traduction du Prologue de l’évangile de Jean[1]. Le texte original grec fait mention du terme « Logos » qui est soit traduit par « Verbe », soit par « Parole ».]

Et si la Parole (le Verbe ou le Logos) était aux humains ce que le langage informatique de programmation est à l’ordinateur ?

D’après la Genèse « Dieu créa l’homme à son image », selon cette logique, pourquoi l’homme ne créerait-il pas des « choses » ou des outils à son image à lui (un peu selon le modèle des poupées russes) ?

Ce qui voudrait dire que, comme pour l’informatique, le langage (la parole) servirait à créer des programmes psychiques opérants – du style des systèmes d’exploitation ou des logiciels de nos ordinateurs – tout autant qu’un trouble du comportement et/ou des « pathologies » mentales (à l’image des virus informatiques ou d’un « bug » de fonctionnement). Après diverses péripéties, cette « croyance » préfigure désormais certaines approches des sciences humaines dites « intégratives »[2].

L’avènement d’Internet et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) nous ont projetés dans une nouvelle ère qualifiée par certains sociologues « d’âge de la barbarie communicationnelle » : « Quel est le paradoxe contemporain ? Un accroissement considérable de moyens de communication induit peu de communication (au sens de « compréhension »). Pourtant, il s’agit là d’un enjeu décisif pour que nous puissions éventuellement sortir de la barbarie de la communication humaine »[3].

La « compréhension », fruit d’un fonctionnement efficient de nos perceptions/représentations, « enjeu décisif pour que nous puissions éventuellement sortir de la barbarie de la communication humaine », n’est pas l’apanage de l’homme « moderne », bien inséré socialement et ancré dans la « philosophie » de son époque. Bien que la quête de sens soit indispensable au développement de la conscience humaine, si nous nous fions à l’actualité quotidienne et aux nombreux conflits ou évènements traumatiques dont elle nous fait part, il semblerait plutôt que ce soit l’incompréhension qui se généralise dans notre société. Autrement dit, au lieu de sortir de « l’âge de la barbarie communicationnelle », nous nous y enfonçons. Ce qui signifie de facto que notre « machine symbolique » est perturbée par des aléas que nous maîtrisons mal, voir pas du tout, avec pour conséquence une perte de « sens ». L’absence de mise en sens est confusiogène et révèle une forme de « dégénérescence » (régression, involution) qui pourrait conduire certains d’entre nous aux frontières de la folie si, en réponse à l’anxiété que le non-sens génère, nous n’élaborions pas des défenses intrapsychiques que les psychologues, psychanalystes ou autres thérapeutes ont identifiées sous l’appellation de « défenses primaires »[4].

La question qui se pose alors est de savoir comment ce processus « dégénératif » se propage et quel peut-être le dénominateur commun interactionnel par lequel toutes les organisations sociales (familles, entreprises, institutions, états, etc.) peuvent en être infectées ?

Nous savons depuis longtemps déjà, grâce notamment aux travaux d’Aristote sur les sophismes et la logique formelle, qu’il n’est pas toujours aisé de parvenir à se comprendre et à s’entendre. Certains allant même jusqu’à faire usage de procédés rhétoriques, tels que ceux qu’Arthur SCHOPENHAUER qualifiait de « dialectiques éristiques » dans son petit traité sur « L’art d’avoir toujours raison », comme des poignards dont la pointe peut tuer sans se salir les mains.

Toutefois, si la rhétorique sophistique permet de prendre l’avantage sur un adversaire en le manipulant (ou en manipulant l’interprétation des faits), certains procédés sont plus particulièrement pernicieux et leurs impacts délétères sur notre cerveau n’ont que récemment été mis en évidence. Lorsqu’ils trouvent le climat propice à leur plein accomplissement, ils transforment un être humain en zombie le rendant tributaire d’une relation d’emprise[5]. À ce titre, ils constituent un crime parfait également dénommé « meurtre psychique » ou parfois « meurtre d’âme ». La victime est physiquement présente, mais dévitalisée, « morte » intérieurement ; privée de ses capacités d’analyse, de son esprit critique et de son libre arbitre, rendue incapable de discernement, en proie à la peur, au doute et à la culpabilité. Bref, « décervelée[6] ».

Du simple individu, personnellement et intimement ciblé par ces techniques de soumission, aux groupes et à la population, ces tactiques suivent un même processus. Seules varient, la fréquence, l’intensité et la durée de l’exposition d’un sujet à ces méthodes coercitives.

D’un point de vue sociétal, ces « pressions » se manifestent insidieusement de plus en plus violemment sous diverses formes : idéologie (souvent « sectaire »), propagande (rebaptisée « lobbying »), infantilisation des programmes télés (« télé réalité », etc.), publicité[7] et marketing stratégique ou neuromarketing, appauvrissement des débats de société (le conflit est privilégié au détriment de l’échange dans le respect des opinions de chacun : il faut que les gens se « fritent » pour faire de l’audimat), l’intolérance et l’incivilité se généralisent (sous couvert de la liberté d’expression), etc. Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre ces moyens modernes de « décervelage » public et les techniques de manipulation des foules du siècle dernier[8]. Toutefois, toutes ces manœuvres déployées dans le but de « domestiquer » (« moutonner ») le bon peuple sont intentionnelles et répondent à une activité consciente et préméditée de leurs auteurs, mais il en est d’autres qui font appel à un registre inconscient de la psyché humaine et émanent d’une « défense de survivance »[9] qu’il importe de connaître, car c’est sur la compréhension de cet « inconscient » que sont désormais construites les techniques modernes de manipulation des foules.

Cette « défense de survivance » s’active chez un locuteur dans des situations, perçues par lui comme potentiellement dangereuses, menaçantes et/ou angoissantes. Génératrice de conflits, elle paralyse la pensée et provoque des dissociations mentales[10] (d’où l’intérêt de l’appel à la peur et à l’émotionnel qui se sont très nettement généralisés dans tous nos médias). C’est-à-dire qu’elle fonctionne comme un réflexe de survie protégeant l’intégrité psychique du sujet (ou de l’équilibre mental auquel il est parvenu) en mettant en place des mécanismes de protection complexes qui s’expriment essentiellement par les défenses primaires, telles que déjà évoquées, et sur lesquelles viennent se greffer un système non moins complexe de communication paradoxale, objet de cet article.

Dès lors, et dans un premier temps, comment reconnaître cette communication paradoxale et quel peut-être son impact sur nous lorsque nous sommes les destinataires de ce type de message ?

Précisons en aparté que les paradoxes constituent bien souvent une forme involontaire de manipulation (d’autrui, des foules ou… de soi-même) qui dans la majorité des cas passe totalement inaperçue du fait de leurs caractéristiques intrinsèques. Ils ne sont pas tous nuisibles et tendent vers une double polarité. D’un côté, ils sont au service d’une profonde réflexion, d’un jeu de l’esprit ou d’un « brainstorming » à l’origine de nombreuses découvertes majeures : ils participent à l’élan créatif de notre Univers ; d’un autre, agents de déliaison ou de disjonction, ils peuvent être déstructurant au point de rompre les liens interindividuels[11] favorisant ainsi la montée de l’individualisme dans notre société. Il apparaît donc opportun de pouvoir distinguer l’une ou l’autre de ses deux formes d’injonctions paradoxales afin de « trier le bon grain de l’ivraie », car entre vice et vertu, frein ou moteur de l’action, « la valeur heuristique du paradoxe réside dans sa capacité à interroger, remettre en cause, pointer les incohérences ou les mystères d’un raisonnement, d’une opinion, d’une situation, d’un problème »[12].

De nombreuses disciplines se sont penchées sur les paradoxes et il va de soit que du point de vue où chacune se situe, toutes n’ont pas le même regard sur cette spécificité du langage, mais ce qui nous intéresse ici sont les paradoxes « serrés » qui concernent « l’effort pour rendre l’autre fou », c’est-à-dire les contraintes paradoxales, doubles contraintes (traduction de « double-bind ») ou les paradoxes pragmatiques.

 

Historique de la double contrainte :

Nous devons la découverte et les premières études sur les contraintes paradoxales à l’École de Palo-Alto, fortement influencée par la cybernétique, qui a bouleversé les conceptions de la psychiatrie traditionnelle et contribué au développement des thérapies familiales et des thérapies brèves systémiques.

En 1956, Grégory BATESON et son équipe firent paraître un article intitulé « Vers une théorie de la schizophrénie »[13] où ils développèrent une thèse basée sur l’étude et l’observation de la communication, verbale et non-verbale, dans les familles de schizophrènes. Leurs recherches aboutirent à mettre en évidence ce qui peut-être considéré comme un « bug » du langage qu’ils dénommèrent « double-bind ». Selon l’hypothèse développée par ces chercheurs, ce sont ces doubles contraintes, répétées des dizaines de fois par jours dans les interactions familiales, qui seraient l’un des principaux facteurs contribuant à développer une schizophrénie (à la « révéler » et/ou la réveiller).

Durant près de deux décennies, cette théorie convainquit de nombreux praticiens avant qu’elle ne soit délaissée au profit des découvertes réalisées dans le domaine de la génétique sans toutefois que nous n’ayons jamais découvert le « gène » de la schizophrénie[14].

Nous assistons de nos jours à un retour de cette approche qui, comme le soulignait déjà Grégory BATESON, s’applique à tous les domaines de la vie. C’est aussi, comme nous le verrons, plus loin, la conclusion de quelques psychanalystes qui se sont penchés sur ce problème. Il ne faudrait cependant pas tomber dans l’excès qui consiste à croire que puisqu’il y a des paradoxes partout, il n’y en a nulle part. Quelques définitions s’imposent donc, mais avant cela il nous faut préciser ce que sont les doubles contraintes au regard des paradoxes (ou injonctions paradoxales).

Trois caractéristiques permettent d’identifier un paradoxe : la première est que tout paradoxe naît de la contradiction, la deuxième tient au fait qu’un paradoxe crée une situation dans laquelle le choix est interdit et enfin la troisième réside dans la structure autoréférentielle du paradoxe[15].

Les sciences humaines différencient également trois catégories de paradoxes : les paradoxes logiques (ou antinomies), les paradoxes sémantiques et les paradoxes pragmatiques. C’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent les doubles contraintes. C’est donc à elle que nous nous intéressons plus particulièrement dans cette présentation.

 

Définition du « double-bind » selon l’école Palo-Alto[16] :

La double contrainte, forme très pernicieuse d'injonctions paradoxales, a été beaucoup étudiée par BATESON, notamment dans le cadre psychiatrique. Les éléments qui composent une double contrainte peuvent être décrits de la manière suivante :

• Deux ou plusieurs personnes sont engagées dans une relation intense qui, pour l'une d'elles au moins, a une grande valeur psychologique. Les situations caractéristiques de relations intenses sont multiples : relations de couple, relations parent-enfant, dépendance matérielle et psychologique, fidélité à une cause, une norme, une idéologie, engagement professionnel, etc.

• Dans un tel contexte, chargé émotionnellement, un message est émis et structuré de telle manière que :

 a) il affirme quelque chose ;

 b) il affirme quelque chose sur sa propre affirmation ;

 c) ces deux affirmations s'excluent.

• Enfin, le récepteur du message est mis dans l'impossibilité de sortir du cadre fixé par ce message, soit par une métacommunication (qui constituerait une critique inacceptable), soit par le repli (si sa position de pouvoir lui interdit la critique).

Que le message apparaisse comme dénué de sens n'est pas ce qui importe le plus. Il possède, en revanche, une réalité pragmatique beaucoup plus redoutable : on ne peut pas ne pas y réagir, mais on ne peut pas non plus y réagir de manière adéquate (i.e. non paradoxale) puisque le message est lui-même paradoxal. Dès lors, un individu pris dans une double contrainte est dans une situation très inconfortable et ne peut que : soit se sentir « puni » (ou au moins coupable) s'il décèle la double contrainte, soit passé pour « fou » s'il insinue qu'il y a discordance entre ce qu'il voit et ce qu'il « devrait » voir. Grégory BATESON résume cette situation ainsi : « Vous êtes damné si vous le faites, vous êtes damné si vous ne le faites pas ». C’est l’expression d’une logique perdant-perdant.

Dans la durée, seules trois issues sont possibles (du point de vue palo-altiste) qui dépendent largement du système de pouvoir en place :

• ressentiment et repli si le(s) destinataire(s) se trouve(nt) en position de faiblesse avec instauration « d'un jeu sans fin »[17] dans lequel les protagonistes se retrouvent prisonniers d'un jeu qu'ils ont eux-mêmes créé et qu'ils contribuent à reproduire ;

• conflit, si le rapport de force est plus égalitaire ;

• fin de la relation (le récepteur « démasque » le paradoxe et met fin à la relation). Il est clair que beaucoup de situations rendent cette dernière solution impossible et mettent donc le destinataire dans une situation littéralement « folle », car il se trouve dans une position « basse » lui interdisant de métacommuniquer.

Au travers de cette définition, nous pouvons très bien percevoir l’utilité d’une représentation communicationnelle des paradoxes qui peut être intéressante à mobiliser dans différents contextes. C’est ce que font de plus en plus à l’heure actuelle certains auteurs qui tentent d’expliquer les pressions managériales que les salariés subissent dans les organisations du travail et les risques psychosociaux qui s’en dégagent (de nombreuses études – ouvrages, essais ou autres – sont désormais disponibles sur le sujet des RPS[18] qui peuvent conduire au suicide d’un salarié[19]).

Si cette définition des contraintes paradoxales fait consensus dans les milieux psys, la psychanalyse, quant à elle, ne s’est guère intéressée à l’étude des paradoxes. Certaines de ses théories n’en sont d’ailleurs pas exemptes (il en va de même pour les systémiciens, théoriciens et découvreurs de la double contrainte). Cependant, les quelques psychanalystes qui se sont penchés sur ce problème interprètent cette forme de communication comme un déni d’altérité. Déni qui serait à l’origine de la « chosification » (« l’objétisation » ou l’exploitation) d’un être humain par un autre être humain qui, selon le philosophe Primo LEVI, serait une expérience « non-humaine »[20].

L’approche psychanalytique des constructions sémantiques paradoxales ne manque cependant pas d’intérêts, car si elles touchent le domaine particulier des maladies mentales, leur influence se fait sentir dans toutes nos institutions comme le souligne fort bien Harold SEARLES, le premier psychanalyste à avoir étudié cette forme de communication. Dans son article intitulé « L’effort pour rendre l’autre fou », H. SEARLES précise que : « Parmi tous les facteurs étiologiques de la schizophrénie, facteurs assurément complexes et, de plus fort variables d’un cas à l’autre, on découvre qu’intervient souvent – je dirais même régulièrement – un élément spécifique. D’après mon expérience clinique, l’individu devient schizophrène, en partie, à cause d’un effort continu – largement ou totalement inconscient – de la ou des personnes importantes de son entourage, pour le rendre fou ». Puis plus loin, détaillant les différents modes sur lesquels on peut rendre l’autre fou : « selon moi, on peut dire de manière générale que l’instauration de toute interaction interpersonnelle qui tend à favoriser un conflit affectif chez l’autrequi tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de sa personnalité – tend à le rendre fou (c’est-à-dire schizophrène) ». Et enfin, citant le docteur en médecine et psychanalyste hollandais Joost Abraham Mauritz MEERLOO (1903 – 1976) pour son ouvrage sur « Le viol de l’esprit : La psychologie du contrôle de la pensée, menticide et lavage de cerveau » paru en 1956 et réédité en 2009 (non traduit en français) : « Le sujet que je traite ici n’est pas sans rapport avec un tout autre domaine de l’activité humaine, celui de la politique internationale et de la guerre. Je fais allusion au lavage de cerveau et autres techniques du même genre. En lisant le livre fort intéressant que MEERLOO a récemment écrit sur la question, “le Viol de l’esprit”, j’ai souvent été frappé par de nombreuses analogies entre les techniques de lavage de cerveau qu’il décrit – conscientes et délibérées – et les techniques inconscientes (ou largement inconscientes) que l’on découvre à l’œuvre dans l’expérience présente et passée des schizophrènes, techniques qui visent à entraver le développement du moi et à saper son fonctionnement… ».

Cet élément spécifique : les interactions interpersonnelles qui tendent à faire agir les unes contre les autres différentes aires de sa personnalité (provoquant ce que les psychosociologues appellent la dissonance cognitive[21]) sont les contraintes paradoxales ou les paradoxes pragmatiques.

Ceci précisé, nous n’aurons aucun mal à comprendre que ce type de communication rend littéralement « fou » en sachant que la répétition des contraintes paradoxales génère une dissociation mentale. Pour les palo-altistes, cette dissociation se manifeste entre le langage digital (cerveau gauche) et le langage analogique (cerveau droit), soit une dissociation verticale de notre cerveau ; et pour les psychanalystes, elle s’effectue entre inconscient et conscient, soit une division horizontale de nos processus mentaux[22]. C’est ici et dans cette distinction qu’il conviendrait probablement de resituer la querelle entre TCC et psychanalyse.

Quel que soit la dissociation (horizontale et – ou [ ?] – verticale) ce qu’il faut en retenir, c’est que palo-altistes et psychanalystes s’accordent pour dire que les personnes soumises à ce type de communication connaissent des états de conscience altérée, plus communément appelés états dissociatifs et qui sont caractéristiques de traumatismes psychiques connus également en psychotraumatologie par les victimologues sous le nom de traumatismes DESNOS ou traumatismes complexes[23] (de type II) similaires aux états de stress post-traumatique (de type I) généré dans le cas d’un évènement provoquant un syndrome de STOCKHOLM[24]. Ce dernier résulterait de l’intensité du traumatisme subit, alors que pour un trauma de type II, seraient en cause la fréquence (la répétitivité) et la durée de l’agression. Un consensus interdisciplinaire se dégage donc de l’étude de l’impact des contraintes paradoxales que l’on retrouve aussi à l’œuvre dans diverses formes de maltraitances : violence psychologique, harcèlement moral, mobbing, bullying, manipulation destructrice, discrimination, etc., sans que ne soit spécifiée la source de ce « mal ».

Pour compléter le tableau dressé sur le « double bind » (incorrectement traduit par « double lien » ou « double contrainte » selon P.-C. RACAMIER) rappelons en ici sa définition psychanalytique : « Dans les organisations psychotiques (schizophréniques) […] une attaque subtile et constante est dirigée contre les affects, les représentations et les processus de la pensée. Tel est le sens des communications ou transactions que l’école de Palo-Alto a décrites avec un soin si naturaliste. À peine est-il besoin de rappeler en quoi consiste par exemple la stratégie du double-bind. Si le terme en est difficilement traduisible, la stratégie en est désormais connue. Elle implique deux personnes (au moins), dont il faut admettre que l’une, en position de victime piégée, dépend psychologiquement de l’autre, en position de piégeur ; le piège vise à rendre cette dépendance absolue ; il consiste à formuler de manière explicite une injonction donnée, et, par un message parallèle et voilé, une injonction complètement contradictoire avec la première, et cela de telle sorte qu’il soit impossible d’apercevoir la contradiction et de s’y soustraire […] Ces sortes de manœuvres, qui peuvent être complexes et subtiles, produisent d’ordinaire un effet spécifique, fait surtout de confusion, dans les affects et dans la pensée. Et pour cause : le moi du piégé est saisi dans une contradiction qui le fascine et le sidère »[25]. En résumé : « le paradoxe se définit comme une formation psychique liant indissociablement entre elles et renvoyant incessamment l’une à l’autre deux propositions ou impositions qui sont inconciliables et cependant non opposables »[26].

Cette grille de lecture, appliquée à tous les secteurs de notre société, nous permet de mieux comprendre les difficultés que nous éprouvons à l’heure actuelle dans le monde d’aujourd’hui.

Dès lors, une question inévitable se pose, comment briser le cercle infernal dans lequel la double contrainte emprisonne et paralyse notre pensée (la « piège », interdisant de facto notre libre arbitre ou notre conscience de se prononcer « librement ») ?

Dans un premier temps, il convient de les identifier.

Plusieurs classifications existent et il serait difficile d'en rédiger ici une synthèse. Le lecteur intéressé par cette problématique pourra toutefois s’en référer à l’ouvrage de Jean-Curt KELLER cité en référence dont est extraite cette liste choisie pour la praticité de son utilisation dans la vie courante (la plupart sont surtout à usage clinique et plutôt réservées aux praticiens).

 

Typologie des paradoxes pragmatiques[27] :

Les chercheurs du Brief Therapy Center du Mental Research Institute de Palo Alto ont établi une classification d’injonctions autoréférentielles et interactionnelles, comprenant cinq types :

1° Premier type : « sois spontané ! » La personne tente de se contraindre à faire ce qui ne peut survenir que spontanément.

2° Deuxième type : « évite de penser à ce qui te fait peur ! » La personne tente de surmonter la crainte d’un événement en développant des conduites d’évitement.

3° Le troisième type est « ne me traite pas comme si j’étais en position d’infériorité ! » Il concerne des situations d’interaction dans lesquelles une personne tente de parvenir à un accord dans le conflit. La personne fait pression sur l’autre pour qu’elle accepte de se comporter selon son désir. Les conflits de couple, les conflits du domaine de l’éducation, les conflits du travail, etc. relèvent souvent de ce type.

4° Le quatrième type est « je voudrais que tu veuilles faire cela ! » La personne tente d’obtenir de l’autre ce qu’elle veut sans avoir à le lui demander directement. C’est le paradoxe de l’aide imposée dont les obligations de soins de certains délinquants sont un parfait exemple.

5° Le cinquième type d’injonction est « ta défense prouve ta faute ! » Toute tentative de se défendre par la personne mise en cause confirme les soupçons de son accusateur. Cette situation éminemment interactionnelle se rencontre dans les groupes où peuvent flotter des soupçons de jalousie.

Il va de soit que chaque expression définissant un type de paradoxe n’est pas univoque. Par exemple, le troisième type de paradoxe formulé par « ne me traite pas comme si j’étais en position d’infériorité ! » peut aussi se concevoir par la locution : « faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! » qui trouve des applications très courantes dans notre société, notamment dans les domaines de la politique et des entreprises.

Identifier une contrainte paradoxale est le nœud gordien qu’il conviendra de dénouer (ou de trancher) soit en appliquant l’une des trois issues possibles tel que cité précédemment, à savoir : le repli, le conflit ou la fin de la relation, soit, après avoir démasqué le paradoxe, tenter d’en faire prendre conscience au « paradoxeur » (faiseur de paradoxes). Cette dernière solution n’est cependant pas aisée, car si sur son versant « positif », prendre conscience de ses propres paradoxes est un « acte de pensée » (noèse) qui favorise la réflexion et l’émergence d’une solution (acte de création), à l’opposée, nous devons nous confronter à la « défense de survivance » du paradoxeur dont la résistance est particulièrement difficile, voire « impossible », à briser. Ce qui conduit souvent à l’une des trois issues citées par Paul WATZLAWICK et freine, quand elle ne l’interdit pas, la réflexion nécessaire à l’éveil des consciences.

Cependant, nous ne devrions pas sous-estimer le bénéfice vital que nous apporte ce décodage parce qu’en tout état de cause : « Une injonction paradoxale démasquée est une contrainte paradoxale manquée »[28]. C’est-à-dire que décryptées, les doubles contraintes perdent leur nocivité ce qui, compte tenu de leurs qualités intrinsèque et extrinsèque, permet une meilleure compréhension interindividuelle (de soi et d’autrui). Compréhension qui, comme nous l’avons vu en introduction, est l’une des conditions sine qua non pour sortir de l’âge de la barbarie communicationnelle.

Cette identification faîte, il nous reste à comprendre par quel mécanisme ces paradoxes pragmatiques se propagent dans les organisations au point d’en « paralyser » le fonctionnement et les rendre inefficaces ou « folles ».

C’est relativement simple et cela constitue la quatrième et la plus courante des issues empruntées pour contourner la difficulté imposée par une contrainte paradoxale sans avoir à y faire face : quiconque a reçu un conflit qui n’est pas le sien n’aura qu’un seul désir, c’est de le refiler à quelqu’un d’autre, telle une patate chaude (excret)[29], pour s’en dégager (et s’en déresponsabiliser). La dynamique en œuvre est celle de l’extension et de la diffusion de plus en plus loin. Cette exportation est redoutable parce qu'elle tend à se propager et à s’étendre en se colportant d’hôte en hôte, rendant de plus en plus difficile et aléatoire le fait de remonter à la source du problème. Cette expansion tend à généraliser l’incompréhension qui finit par gangrener toute l’institution dès lors porteuse d’un « virus » potentiellement mortel générateur de stress et favorisant un climat où règnent l’ostracisme, la mise à l’écart, les situations de « bouc émissaire », de « souffre-douleur » ou de « tête de Turc », etc.). C’est le principe de l’expulsion des conflits tel que théorisé par la troisième topique psychanalytique de Paul-Claude RACAMIER (cf, article 1, 2, 3 et 4). Topique qui associe l’intrapsychique de la psychanalyse à l’interpsychique des palo-altistes tout en les enrichissant mutuellement.

Précisons pour conclure que la communication paradoxale est aussi désignée sous les terminologies de communication déviante, qui se présente sous forme de communication vague, ambiguë, illogique et idiosyncratique[30] dans laquelle s’expriment également la mystification[31] et la disqualification[32], ou de communication perverse[33]. Toutefois, seuls les paradoxes posent des problèmes d’identification. Cette communication paradoxale, déviante ou perverse est pathogène en ce qu’elle annihile et inhibe la pensée créatrice porteuse de solutions (soit nos capacités d’analyse, notre esprit critique, nos facultés de discernement et donc, notre libre arbitre). Or, « La créativité naît de contraintes dominées et transcendées »[34].

Nous n’avons abordé que partiellement les conséquences de « l’anéantissement » provoqué par les contraintes paradoxales qui s’exprime à leur paroxysme par des traumatismes complexes de type II. Il serait toutefois illusoire de croire que cette communication déviante, cet « effort pour rendre l’autre fou », n’ait aucun impact, à moindre échelle, sur tout individu. Nous en observons tous les jours les effets. Ils se traduisent socialement par « l’effet mouton de Panurge ». Ceux qui analysent l’évolution des modes de communication (ne seraient-ce que depuis l’avènement d’Internet et de la téléphonie mobile) ne peuvent que constater le « délitement » observé de notre « tissu » social. Proportionnellement à cette érosion des liens intra- et interpsychiques, résultat d’une communication paradoxale non démasquée et propagée par nos politiques et nos médias, s’instaure peu à peu une situation d’emprise qu’une psychologue, spécialisée dans les problématiques des entreprises (RPS), le harcèlement moral et le suicide au travail, a pu requalifier de « totalitarisme rampant »[35].

Je terminerai ce billet en citant Mary-Catherine BATESON, fille de Grégory BATESON : « La double contrainte décrit une distorsion parfois pathogène que l’on peut découvrir dans la communication lorsqu’on l’envisage d’une certaine manière ; mais pour comprendre la double contrainte, il est nécessaire d’apprendre une nouvelle façon de penser la communication, qui repose sur une épistémologie des relations qui est à la base à la fois de la pathologie et de la créativité – ou plutôt désapprendre une épistémologie que la plupart d’entre nous considèrent comme allant de soi. […] L’humour et la religion, l’art et la poésie restent mystérieux, mais peuvent s’avérer essentiels pour l’espèce humaine parce que notre existence sur cette planète est en elle-même une double contrainte et que les doubles contraintes peuvent déclencher la prise de conscience tout autant que le conflit »[36].

 

Philippe VERGNES

N. B. (1) :

Le choix de rédiger ce long billet d’un seul tenant n’était pas sans risque compte tenu des précisions qu’il m’aura été nécessaire d’ignorer pour ne pas compliquer outre mesure ce texte. Il m’est apparu utile vis-à-vis de l’importance de ce sujet, auquel il me faudra me référer pour développer un concept majeur à connaître au niveau des individus, des groupes et des sociétés afin de comprendre l’immobilisme et la résignation dans lesquels la plupart des gens semblent s’enfermer en réponse aux difficultés croissantes que nous rencontrons à l’heure actuelle. Je fais référence ici à la relation d’emprise telle que succinctement évoquée dans cet article et qui fera l’objet d’un prochain exposé.

N. B. (2) :

La référence au “pouvoir” et aux “crises” dans le titre de cet article n’a pas été évoquée explicitement lors de cet écrit. Ce lien est pourtant « intuitivement » perçu par tous ceux qui connaissent le principe, très paradoxal, de la création monétaire basée sur le crédit[37]. De par la place que l’argent occupe dans notre société, ce paradoxe contraignant (donc conflictogène puisqu’irrésolu) régit l’ensemble de nos rapports sociaux. Le paradoxe culturel qui en résulte pourrait se formuler ainsi : « l’idéologie contemporaine prône plus de liberté en aliénant toute pensée critique qui la réfute ».



[2] « À l’instar de la psychologie cognitive, la psychopathologie cognitive aborde les troubles émotionnels en se basant sur le modèle de traitement de l’information. Ainsi, ces dysfonctionnements pourraient se manifestait dans différentes étapes du traitement de l’information : attention, évaluation et mémoire. » Extrait de « Psychopathologie et neurosciences. Questions actuelles de neurosciences cognitives et affectives », sous la direction de Salvatore CAMPELLA et Emmanuel STREEL, p. 20.

[3] Edgar MORIN, « L’enjeu humain de la communication », in « La communication, états des savoirs », ouvrage coordonné par Philippe CABIN et Jean-François DORTIER, éditions Sciences Humaines, Paris Seuil, 3ème édition 2008, p. 30 et 31.

[5] La notion de « relation d’emprise » est peu connue. L’idée commence à se frayer un chemin depuis peu et elle est souvent confondue avec le concept de pulsion d’emprise. L’un des premiers à en avoir esquissé le contour est le psychanalyste Roger DOREY dans son article intitulé « La relation d’emprise », paru dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse, N° 24, 1981, p. 117-140. La communication paradoxale est au cœur de la relation d’emprise.

[6] Les termes « décervelé » et « décervelage » font partie de la néologie de Paul-Claude RACAMIER en référence à la machine à décerveler d’Alfred JARRY dans sa pièce de théâtre : UBU ROI.

[7] Lire à ce sujet la déclaration « surprenante » de l’ex-pdg de TF1, Patrick LE LAY, sur « du temps de cerveau humain disponible ».

[8] De très nombreux livres, essais et études ont été consacrés à l’analyse de ces subterfuges et des dérives que les techniques de manipulation ont entrainées (cf. « Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie » et « Crystallising public opinion » d’Edward BERNAYS dont l’histoire raconte qu’il fut le livre de chevet d’un certain Joseph GOEBBELS, ministre du Reich à l’éducation et à la propagande sous le régime d’HITLER, ou encore « Le viol des foules par la propagande politique » de Serge TCHAKHOTINE, « La fabrication du consentement, de la propagande médiatique en démocratie » de Noam CHOMSKY et Edward HERMAN, etc., etc., etc.)

[9] Cf. Paul-Claude RACAMIER, « Souffrir et survivre dans les paradoxes », in Revue Française de psychanalyse n° 55, 1991/3. La « défense de survivance » est une des défenses primaires mises en évidence par la psychanalyse.

[11] … (ou interpsychique) et intrapsychique. Les paradoxes « serrés » (ou « fermés ») provoquent aussi ce que certains praticiens nomment une dissociation. Sujet, au combien important pour comprendre les ressorts des manipulations modernes auxquelles nous sommes journellement exposées, qui sera traité dans un prochain article.

[12] Véronique PERRET et Emmanuel JOSSERAND (sous la direction de), « Le paradoxe : Penser et gérer autrement les organisations », 2003, p. 5.

[14] Cette idée, héritée de la croyance du « tout génétique », bien qu’ayant encore court dans certain milieu, n’a plus de raison d’être aujourd’hui et est remise en cause par les récentes découvertes en épigénétique concernant la méthylation de l’ADN (cf. Élisabeth BLACKBURN, prix Nobel de médecine en 2009, « Épigénétique, nos états d’âme modifient notre ADN » ou encore l’article page 16 intitulé « Nature et culture, innée et acquise » sur Moshe SZYF, pionner de l’épigénétique, parue dans la revue « en-tête » de l’Université Mc GILL au CANADA). Quoi qu’il en soit, les recherches les plus avancées en sont, de nos jours, à étudier les liens entre l’innée et l’acquis dans des relations d’interdépendances et de coévolutions.

[15] Véronique PERRET et Emmanuel JOSSERAND (sous la direction de), « Le paradoxe : Penser et gérer autrement les organisations », 2003, p. 6 à 9.

[16] Paul WATZLAWIK et al., « Une logique de la communication », p. 212-213.

[17] Paul WATZLAWIK et al., « Une logique de la communication », p. 54.

[18] Extrait de la page Internet du Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation Professionnelle et du Dialogue Social : « Un état de stress survient lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face (Ndla : cette définition correspond à une description simplifiée des contraintes paradoxales, sans toutefois les nommer explicitement, entrainant une dissociation mentale – ou un déséquilibre). Bien que le processus d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas, eux, uniquement de même nature. Ils affectent également la santé physique, le bien-être et la productivité ».

[19] Pour information cf. Vincent de GAULEJAC, la vidéo de présentation de son ouvrage « Travail, les raisons de la colère » où il consacre toute une partie sur « Les sources du mal-être » au travail dont le chapitre central porte sur les contraintes paradoxales, l’organisation paradoxante et le système d’emprise qu’elle génère et son interview. Du même auteur, voir également « L’emprise de l’organisation » et le « Livre blanc du stress au travail » sur le site du Ministère du travail.

[20] « Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme ». Primo LEVI, citation extraite de son livre témoignage « Si c’est un homme ».

[22] Paul WATZLAWICK, « Le langage du changement, élément de communication thérapeutique », p. 46.

[23] Etat de stresspostraumatique complexe (traumatisme DESNOS ou trauma complexe)

[25] Paul-Claude RACAMIER, « Entre humour et folie », 1973.

[26] Paul-Claude RACAMIER, « Souffrir et survivre dans les paradoxes », Revue Française de Psychanalyse, 1991/3.

[27] Jean-Curt KELLER, cf. l’ouvrage « Le paradoxe dans la communication » et son l’article « Les paradoxes et ses rapports avec les problèmes humains ». Cette typologie exclut les paradoxes logiques (antinomies) et les paradoxes sémantiques qui ne sont pas pathogènes.

[28] Citation inspirée de l’ouvrage « L’alchimie des talents » de Catherine FOIX, Yves BLANC et Mathieu MAURICE.

[29] « Désigne tout élément psychique activement évacué à l’extérieur d’une psyché individuelle, qui s’en désolidarise et s’en débarrasse […] leur « transport » (transfert) est assuré par identifications projectives, expulsion en dilemmes et impositions paradoxales ; reçus par l’entourage (généralement à son insu) ils s’y comportent le plus souvent comme des poisons ou des parasites », in « Cortège conceptuel » de Paul-Claude RACAMIER, 1993, p. 39.

[31] Définition CNRTL :

A. − Action de tromper, de berner (quelqu'un de naïf), généralement pour s'amuser à ses dépens. Synonyme : blague, canular, farce, fumisterie, etc.

B. − Action d'abuser (une personne ou une collectivité) en déformant, en embellissant la réalité. Synonyme : duperie, falsification, tromperie.

La mystification est une technique de manipulation courante également connue sous l’appellation « lecture de pensée » : votre interlocuteur connaît mieux que vous quelles peuvent être vos intentions. D’un point de vue psychanalytique, la mystification suppose une disqualification de l’autoperception qui pourrait se formuler ainsi : « ce vous sentez (ressentez) est faux, je peux vous dire ce que vous devez sentir, ce que vous sentez vraiment » (René ROUSSILLON, « Paradoxes et situations limites de la psychanalyse », p. 33). Il va de soi que pour être pleinement efficace la mystification doit s’exprimer en situation de double contrainte.

[32] Définition CNRTL :

Action de disqualifier ; son résultat.

1. Discrédit, dénigrement de la réputation de quelqu'un ou de quelque chose.

2. Désavantage.

Pour les paradoxalistes (psychanalystes spécialistes dans l’étude des paradoxes), « la disqualification est une antireconnaissance, elle surgit de la non-prise en compte du désir de communiquer de l’un des deux locuteurs par l’autre. La disqualification signifie au sujet disqualifié que, concernant quelque chose qui le touche de près, il n’a rien à en dire, il n’a pas à en communiquer quoi que ce soit, mieux, il n’a pas à en penser quoi que ce soi. Globalement, elle lui signifie qu’il n’est rien » (René ROUSSILLON, « Paradoxes et situations limites de la psychanalyse », p. 34). Tout comme pour la mystification, la disqualification est consubstantielle à la communication paradoxale.

[33] Marie-France HIRIGOYEN, « Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien », chapitre 4 « La communication perverse », 1998, p. 117 à 138. Les travaux de Marie-France HIRIGOYEN ont fortement contribué à l’adoption de la loi de 2002 contre le harcèlement moral au travail.

[36] Mary-Catherine BATESON, préface du livre « La double contrainte – L’influence des paradoxes de BATESON en sciences humaines » paru suite au colloque organisé à l’occasion du cinquantenaire de l’article de son père « Vers une théorie de la double contrainte », 2008, p. IX et X.

[37] Article d'André-Jacques HOLBECQ paru sur Agoravox, « Ce qu'il faut au moins savoir sur la création monétaire »

 


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24 réactions à cet article    


  • JL JL 30 mars 2013 10:08

    Bonjour Philippe Vergnes,

    vous demandez : ’’Et si la Parole (le Verbe ou le Logos) était aux humains ce que le langage informatique de programmation est à l’ordinateur ?’’

    Personnellement, je ne peux pas lire un article de psychologie rédigé à partir d’un tel présupposé qui me parait relever d’une conception de l’homme ou de la machine pour le moins réfutable. Je m’explique :

    les humains communiquent d’humains à humains, de libre arbitre à libre arbitre donc, dans une relation a priori et toutes choses égales par ailleurs, égalitaire. Ce n’est pas du tout le cas des machines, qui sont des instruments dénués de libre arbitre et dont le langage qu’elles comprennent (elles ne parlent pas) n’est qu’un langage d’ordres. Et si les machines communiquent entre elles ou avec nous, c’est de la façon dont les hommes les ont programmées.

    Vous allez peut-être me dire : vous trouverez la réponse dans l’article ? Seriez vous assez aimable pour me donner ici une indication dans ce sens ? Me démontrer en quelques mots que cette phrase mise en exergue a réellement un rapport avec la thèse que vous développez dans la suite et qui me parait à moi sans rapport avec les machines ?

    Merci d’avance.


    • Lavine 30 mars 2013 10:09

      Bravo pour cet effort, il est très heureux que vous ayez pu construire cet article, compte tenu du climat des échanges - si tant est qu’on puisse justement encore parler d’échanges...

      Vous serait-il possible de donner quelques exemples plus précis ? J’imagine que le mode de fonctionnement des médias aujourd’hui (dans leur grande majorité) pourrait être une mine d’exemples, mais je n’ose m’avancer ;))

      Allez si je me lance : Un interlocuteur vous coupant la parole en vous sommant de vous expliquez sur votre point de vue ? (procédé indéfiniment répété : on vous a coupé la parole une fois, mais comme vous êtes sommé ( ce qui est en soi aussi un problème :) de vous expliquez, vous commencez une autre phrase qui se développe à peine que vous êtes sommés de citer vos sources, etc, etc....)

      Nous pourrions lancer un grand jeu national !

      Merci encore


      • Philippe VERGNES 30 mars 2013 10:41

        @ Bonjour Lavine,

        Et merci à vous pour votre commentaire.

        Vous dîtes : "il est très heureux que vous ayez pu construire cet article, compte tenu du climat des échanges - si tant est qu’on puisse justement encore parler d’échanges...« 

        C’est en effet le »climat des échanges« qui m’a inspiré cet article que j’envisageais déjà depuis pas mal de temps. Cependant, en le rédigeant, je me suis rendu compte qu’il n’existe en fait que très peu d’écrits qui mettent en lien les doubles contraintes avec le climat de tensions actuelles que nous ressentons tous en le verbalisant chacun à sa manière, mais pas sous cet aspect-là.

        Au sujet des exemples, vous aurez compris que si je n’en donne pratiquement pas (excepté pour mon second Nota Bene), c’est justement pour amener le lecteur à trouver les siens sans avoir à l’influencer dans une direction ou une autre, car les paradoxes sont un »jeu de l’esprit" auquel vous vous êtes très pertinemment livré. smiley

        Cordialement,


      • Hermes Hermes 1er avril 2013 23:45

        Bonjour, et désolé pour le commentaire tardif, je ne suis pas scotché au web.

        Je trouve ce sujet d’une importance primordiale. Tout commence dans l’éducation : si je te fais du mal (en te punissant, en te battant, etc...), c’est pour ton bien !
        L’éducation consistant alors à couper l’être en devenir de sa compréhension immédiate, en créant une séparation non résoluble dans sa perception. Ensuite il y a soumisssion.

        Mais il ne s’agit pas que d’une dissonnance seulement cognitive mais aussi émotionnelle : celà ne fonctionne que parce que l’enfant est seulement connecté à l’amour (émotion « pure », ou adhésion totale), en sorte qu’il ne peut pas mettre en doute l’adulte. Celà perturbe définitivement l’accès à cet amour de l’autre et donc de soi (ou vice-versa).

        Et aussi intelligent soit-il, il lui manquera toujours ensuite une solidité suffisante à la base de sa pensée pour qu’elle soit autonome. Il sera donc soumis à un système de pensée et à un ordre social (celà inclut aussi les pensées et les comportements en opposition).

         Mais si l’être en devenir n’a pas été détruit, il conserve en lui-même un enregistrement diffus de cette contradiction initiale sous une forme qui lui est propre et dans laquelle se mélangent la perception des faits extérieurs et celle qu’il a de son propre fonctionnement.

        Le travail sur la présence permet de mettre en évidence que cet enregistrement diffus sous-jacent est toujours présent et à tout moment à l’action à l’âge adulte. Plus on est présent à soi-même, plus il perd de sa force. Progressivement il se révèle avec plus de précision, comme un mécanisme intégrant à la fois le fonctionnement particulier énergétique de l’individu et l’élément de mémoire contradictoire, dans tous les plans d’énergie de l’individu (instinctif, moteur, émotionnel, intellectuel), et qu’il l’empêche de se réveiller complètement.

        La reconnaissance, au moment présent, dans le corps (et pas seulement intellectuellement) permet de réintégrer dans la présence l’unité primordiale de l’être, dabord par instants, puis avec de plus en plus de continuité.

        En ce sens la connaissance de soi, non pas analytique ni explicative, mais comme chemin de connexion avec soi-même dans le présent, est un acte libérateur qui menace tout ordre existant, car celà permet à l’être humain de sortir de la sphère des soumissions hypnotiques.

        C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle les messages de libération qui vont dans ce sens ont été transformés en religions, car celà permet de récupérer la compréhension et l’intégration de soi vers la soumission !

        Mais par chance, le présent est toujours là, c’est la seule réalité, le reste n’est qu’illusion (que ce soit espoir, peur, nostalgie ou regret) et il est toujours possible de réintégrer le présent, à tout moment.

        Joy !


      • Philippe VERGNES 2 avril 2013 09:40

        Bonjour Hermès,

        Nullement besoin d’être désolé et merci pour votre commentaire.

        Je crois que vous avez parfaitement bien résumé le fond de ma pensée que je développerais dans d’autres articles : "Tout commence dans l’éducation : si je te fais du mal (en te punissant, en te battant, etc...), c’est pour ton bien !« 

        Je ne développerais pas plus avant les remarques que m’inspirent votre réflexion, car je l’approuve en intégralité.

        Mais si vous avez des suggestions pour mieux faire connaître et comprendre cette problématique n’hésitez pas à me les communiquer, car en rédigeant cet article, et comme je le disais dans ma réponse à Lavine, je n’ai trouvé que peu d’écrits qui tentent d’articuler un lien, comme j’ai essayé de le faire ici, entre les problèmes que nous rencontrons dans notre société et les contraintes paradoxales auxquelles nous sommes tous exposées.

        Vous avez parfaitement raison de préciser que la dissociation (dissonance) provoquée n’est pas uniquement cognitive mais aussi qu’elle est aussi affective (c’est si évident pour moi que j’ai omis de le préciser, merci pour ce rappel).

        Cordialement

        P. S. :
        J’aime bien le pseudo. Je porte les même sandales que lui : je ne suis jamais là où »l’on" cherche à me circonscrire. smiley


      • Hermes Hermes 4 avril 2013 14:00

        Quelques références pour alimenter la réflexion, mais vous les connaissez peut-être déjà :

        Alice Miller : C’est pour ton bien

        Ponérologie politique : Andrew M. Lobaczewski

        Wilhelm reich : Ecoute petit Homme

        Eckhart Tolle : Le pouvoir du moment présent

        Parmi beaucoup d’autres...

        Bonnes lectures !


      • Muriel74 Muriel74 30 mars 2013 11:02

        votre article est pour moi une explication et un soutien extraordinaire de mon vécu. Ma réaction ne sera pas argumentaire car bien que les comprenant je possède mal les termes que vous employez et mon état psychique est près du seuil d’alerte, juste un témoignage.
        Je suis infirmière enrôlée dans la démarche « Qualité » comme des milliers d’autres soignants depuis plusieurs années. Emettre la moindre critique sur cette démarche expose à ce que je qualifierai de torture psychique, dont l’intensité est très variable et il faut comprendre très vite que la qualité, soit tu l’aimes, soit tu la quittes, il n’y a pas le choix car subventions à la clé, et c’est « bien ». Pour résister, j’ai cherché sur internet des critiques et j’en ai trouvé bien peu, mais finalement la quantité importe peu, je suis tombée sur celle-ci http://www.oedipe.org/fr/actualites/lademarchequalite et je me suis sentie moins isolée, je retrouvais la traduction exacte de tous mes ressentis. Je ne sais pourquoi ce jour là je me suis remémoré une phrase de CPinkolaEstes « celui qui ne sait pas parler comme un loup ne trouvera jamais sa meute ». Ensuite je suis tombée sur ’l’appel des appels".
        Actuellement j’essaie d’éclairer ma part d’ombre


        • JL JL 30 mars 2013 11:35

          Bonjour Muriel74,

          permettez moi de réagir à votre témoignage ci-dessus pour vous mettre en garde avec cette formule qui en dit long :

          « Ce ne sont pas les mécontents qui prendront le pouvoir mais ceux qui auront su tourner le mécontentement à leur profit. » (Yvan Audouard)

          L’autre jour, à la radio, un intervenant parlant aux jeunes disait que dans les entreprises, on tue la créativité. De fait, il faut savoir que la seule créativité reconnue par l’entreprise est une créativité susceptible de générer davantage de profits (*).

          Et cette considération renvoie à la colinéarisation des conatus, une thèse développée par Frédéric Lordon. Cette thèse fondée sur les travaux de Marx et Spinoza, est que nous sommes tous et à des degrés divers dans la servitude volontaire. Il explique que le nouveau clivage se situe entre les esclaves tristes et les esclaves joyeux. (Capitalisme, désir et servitude)

          Ce clivage entre esclaves tristes et esclaves joyeux n’a aucune influence démocratique et est soigneusement dissimulé par la minorité possédantes et ce, d’autant plus aisément que les esclaves tristes, tels des rats en cage, se battent entre eux. Le pouvoir appartient naturellement à ceux qui savent tirer parti du mécontentement. Ceci expliquant cela.

          (*) « Sérieusement, vous croyez vraiment que Peugeot produit des voitures, Michelin des pneumatiques et Aventis des médicaments ? Bien sûr que non ! Ils produisent des profits. » (Jean-Pierre Berlan)


        • Philippe VERGNES 30 mars 2013 14:06

          Bonjour Muriel74,

          Merci pour votre témoignage et le lien que vous communiquez. J’ai lu cet article avec beaucoup d’intérêts. Il détaille très bien la perversion de la démarche qualité telle qu’elle a été introduite en France sous l’influence du pragmatisme outre-atlantique.

          Cette perversion est à l’œuvre dans tous les domaines et plus particulièrement dans les institutions et les services publics où les salariés ne trouvent plus de sens à ce qu’ils font et ne parviennent pas à « s’inscrire » (à « s’enraciner » et donc à se sentir « utile ») dans une organisation imposée par des contraintes managériales « insensées ».

          C’est un véritable fléau que nous commençons à peine à percevoir. J’en ai fais mon cheval de bataille depuis quelques années déjà, mais il est très difficile d’éveiller les consciences et de sortir les gens de leur léthargie. Tout se passe comme s’il fallait attendre que de grandes catastrophes arrivent pour changer de cap. A croire qu’elles sont un « mal » nécessaires et qu’il ne peut en être autrement.

          Qui vivra verra !

          Vous dîtes : « il faut comprendre très vite que la qualité, soit tu l’aimes, soit tu la quittes, il n’y a pas le choix »...

          C’est tout à fait juste et il y aurait beaucoup à dire sur la question, mais comme je compte donner suite à cet article, j’aurais l’occasion d’en reparler.


        • Muriel74 Muriel74 30 mars 2013 12:26

          la transposition du modèle industriel au secteur de santé ( et pas que santé, il y a aussi l’éducation,le secteur social...) assimile le soin au geste mécanique d’un OS sur une chaine de montage, tout cela dans la norme, le respect des procédures, mais on s’aperçoit que même dans l’industrie les humains inventent des statégies de contournement de ces normes, très bien décrites par Christophe Desjours dans http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=video&cd=2&ved=0CDwQtwIwAQ&url=http%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DBLet1cNcGlw&ei=U8ZWUfinAs23hAf0x4CABA&usg=AFQjCNEVOKp7t7FZ_ujrFAbDFlfGJi8MBA&sig2=gAbiEYKN6F028BuVzoFY5w&bvm=bv.44442042,d.ZG4&cad=rja « j’ai très mal au travail » (12 vidéos)
          je ne crois pas qu’il faille tirer parti du mécontentement, devenir un esclave joyeux, rester dans le jeu du pouvoir et du profit, idée révolutionnaire smiley


          • JL JL 30 mars 2013 13:47

            Muriel,

            Oui, la santé n’échappe pas à la loi du profit, sinon pour tomber sous le joug de la ’bonne gouvernance’, quand la rigueur oblige.

            Ne vous méprenez pas, personne ne choisit d’être joyeux ou triste : les esclaves joyeux sont ceux dont le conatus se colinéarise facilement, au prix d’un effort minime avec celui de leur maître. A l’opposé, les mécontents ne le font qu’au prix de terribles sacrifices moraux, idéologiques ou familiaux, et ceci explique cela.

            Quant à accepter ou non de tirer parti du mécontentement, je dirai pour paraphraser Yvan Audouard  :

            L’exploitation du mécontentement n’est pas à la portée du premier râleur venu.

            nb. Citation originale : ’’L’exploitation de la bêtise n’est pas à la portée du premier imbécile venu’’ (Audouard)


          • ecolittoral ecolittoral 30 mars 2013 14:24

            L’humain vit en société. Il y a donc des dirigeants et des suiveurs. Quoi de plus normal !!!

            « Ceux qui auront su tourner le mécontentement à leur profit ».
            « Il y a ceux qui font la révolution et ceux qui en profitent ». Napoléon Bonaparte !
            C’est ce qui se produit toujours et depuis longtemps !

            Esclaves heureux et malheureux. Ce n’est pas parce qu’on se déleste du pouvoir qu’on est esclave. Tout le monde délègue à tout le monde...sauf sur une île déserte.
            Je préfère ma petite place de contributeur au changement de société à celle que prendra ou prendront les « meneurs » qui dirigeront ce changement.

            Pour ce qui est de la communication paradoxale, elle ne peut exister que si la chaîne est assez long. Elle peut exister aussi pour maintenir les autres dans la confusion.
            Plus concrètement, nos experts et dirigeants pratiquent les deux.
            Discours attendus pour des réalités différentes.
            Une longue chaîne pour établir la confusion. Confusion (plus ou moins) acceptée par la majorité. Majorité mécontente et qui se protège par l’autosuggestion ! 
            Malheur à qui essaie de casser cette chaîne et dévoiler le paradoxe. (double-bind)


            • Philippe VERGNES 30 mars 2013 19:15

              Bonjour ecolittoral,

              Merci pour votre commentaire.

              Vous dîtes : « Malheur à qui essaie de casser cette chaîne et dévoiler le paradoxe (double-bind) »...

              Oh combien je vous approuve ! C’est tout à fait juste. Celui qui ose un tel « outrage » prend tout simplement le risque de perturber l’ordre social et le fragile équilibre sur lequel il repose. Comme précisé dans l’article : "Dès lors, un individu pris dans une double contrainte est dans une situation très inconfortable et ne peut que : soit se sentir « puni » (ou au moins coupable) s’il décèle la double contrainte, soit passé pour « fou » s’il insinue qu’il y a discordance entre ce qu’il voit et ce qu’il « devrait » voir« .

              Autrement dit, celui qui tente de »casser cette chaîne et dévoiler le paradoxe« sera perçu comme un »empêcheur de tourner en rond" et automatiquement désigné comme bouc-émissaire dans le groupe auquel il appartient (cf. René GIRARD).

              Cordialement,



            • Muriel74 Muriel74 1er avril 2013 08:19

              quel est le positif dans ce « malheur » ; peut-être que nous soyons plusieurs « boucs émissaires » ( selon le principe des chaises tournantes), particulièrement des « anciennes », que nous formons une vraie équipe et que nous pouvons parler en confiance et en compréhension de notre vécu et ressenti quotidien, parfois avec beaucoup d’humour parfois avec des larmes. Nous avons eu lors de nos rares groupes de soutien ( maintenant appelés analyse des pratiques  !) de belles personnes. La satisfaction d’avoir traversé des épreuves et d’avoir grandi. L’oubli du vrai dans lequel nous pousse la confusion nous empêche de comprendre qu’ « au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible »


            • Philippe VERGNES 1er avril 2013 10:47

              Bonjour Muriel74,

              Je comprends votre désarroi. Je connais bien la situation des infirmières et je dois vous concéder que votre secteur (celui de la santé), et plus particulièrement en milieu hospitalier, est probablement le plus touché par ces contraintes paradoxales imposées par le management actuel (version moderne du « taylorisme », voir ou revoir l’impayable Charlie CHAPLIN dans « Les temps modernes » plus que jamais d’actualité). Bien avant celui de l’éducation ou de la justice.

              Vous êtes pourtant celles et ceux qui résistent le mieux à cette forme de pression très anxiogène. J’en reste toujours stupéfait et il y aurait certainement des choses à comprendre en analysant la façon dont vous vous organisez pour résister aux effets délétères de cette organisation très confusiogène.

              Vous posez la question : « quel est le positif dans ce « malheur » », mais il me semble que vous y répondez également : "La satisfaction d’avoir traversé des épreuves et d’avoir grandi« .

              Votre état peut être apparenté au traumatisme complexe dont j’ai fait part dans ce billet, je ne saurais trop vous conseiller de lire les liens que j’ai inséré dans cet article concernant cette forme de »burn-out". Car la compréhension permet un lâcher-prise salvateur et génère la mise en place de stratégies d’adaptation dont les bénéfices sont toujours appréciables.

              Merci pour vos interventions et les liens communiqués. Christophe DEJOURS est une référence en France sur les problématiques de la souffrance au travail. Je ne l’ai pas cité car je comptais aussi traité dans un futur article le problème du harcèlement dont il est l’un des premiers à avoir dénoncé ce problème (mais avant, il faut que je termine celui sur la relation d’emprise).

              Bien à vous,


            • Login Login 31 mars 2013 00:19

              Avertissement aux lecteurs : cet article un peu long pourrait largement dépasser la capacité d’attention minimale requise pour en appréhender le sens.

              il affirme quelque chose (l’article) ; Appréhender.
              il affirme quelque chose sur sa propre affirmation (« largement » limite la conditionalité) 
              ces deux affirmations s’excluent.

              Un voyant d’alerte s’allume dès la première ligne...



              • Philippe VERGNES 31 mars 2013 10:08

                Bonjour Login,

                BRAVO !!!

                Cette exorde était un petit test qui contenait effectivement une injonction paradoxale.

                Je commençais à me dire que mon introduction était vraiment ratée puisque personne ne m’en avait fait la remarque. Ce qui remettait sérieusement en question la construction de mon article et sa compréhension. Je n’ai d’ailleurs pas rédigé la même entrée en matière dans l’article posté sur mon blog tellement j’avais des doutes quant à la possibilité de démasquer ce paradoxe.

                Votre commentaire me rassure : il existe des personnes qui savent déceler une construction sémantique paradoxale. Quant à sa « nuisance », tout dépend en fait de la relation qu’entretient le « paradoxeur » avec son interlocuteur.

                Dans cet article, et compte tenu de la « confidentialité » de nos échanges : un paradoxe est un jeu de l’esprit.

                Vous dîtes : « Un voyant d’alerte s’allume dès la première ligne... »

                En fait, vous donnez-là une indication très précieuse pour déceler ce type de communication. Ce dont je n’ai pas parlé dans ce billet, car j’ai l’intention de donner une suite à ce sujet (ou plutôt un - ou plusieurs - complément).

                Merci pour votre commentaire,

                Cordialement


              • JL JL 31 mars 2013 10:35

                @ Philippe Vergne,

                vous dites à Login : ’’Cette exorde était un petit test qui contenait effectivement une injonction paradoxale.’’

                Je crois avoir remarqué que c’est assez fréquent dans vos écrits, ce genre de ’test’, non ? Et aussi, ce genre de réponse.

                Pour pousser un peu plus loin la réflexion, vous n’avez pas répondu à ma question au sujet de la raison pour laquelle vous avez glissé cette comparaison absurde entre la parole humaine et les langages informatiques. Un ’test’ aussi ? J’en doute, puisque vous n’avez pas réagi.

                C’est pourquoi je me suis permis une interprétation : il y aurait dans cet article, un fil rouge conscient ou non, qui guiderait la pensée de l’auteur. Cette comparaison est un indice ; Je vous laisse trouver le fil rouge.


              • Rincevent Rincevent 31 mars 2013 00:53

                @ Muriel74 

                Pour avoir connu les débuts de la démarche qualité ainsi que de l’évaluation annuelle de l’agent par le « nouveau cadre » fraîchement sorti de son école, je crois bien ressentir votre problème, Je suis passé par là aussi, jadis, et si je m’en suis tiré sans trop de dommages c’est que le système n’était pas encore bien rodé. C’est particulièrement destructeur quand on a affaire à un cadre un peu pervers, qui va se servir de cette nouvelle doxa pour vous faire plier, la condition essentielle étant de vous isoler du reste de l’équipe (la formule de l’entretien en tête-à-tête sert à ça et les autres y passeront aussi).

                Une solide formation sur les mécanismes de communications paradoxales m’avait bien servi mais n’avait pas été suffisante pour enrayer cette machine une fois lancée. Sans un concours de circonstances que j"avais immédiatement exploité à mon avantage, je serais passé à la trappe…

                D« une manière générale l y a grand bénéfice à lire les auteurs de la mouvance de Palo Alto, que ce soit pour sa vie professionnelle ou personnelle. Ca peut éclairer notre »part d’ombre" aussi.


                • Philippe VERGNES 31 mars 2013 10:41

                  Bonjour Rincevent,

                  Et merci pour votre commentaire !

                  Vous dîtes : "Une solide formation sur les mécanismes de communications paradoxales m’avait bien servi mais n’avait pas été suffisante pour enrayer cette machine une fois lancée.« 

                  Vous faîtes bien de soulever ce détail, car effectivement, la machine une fois lancée se »mute« en »mouvement perversif« (ou mouvement pervers narcissique) tel que j’ai pu le décrire dans mes articles sur »le pervers narcissique manipulateur« (partie 1, 2, 3 et 4) et il devient alors extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible d’interrompre le processus. Bref, c’est complexe ; d’autant qu’il me reste encore à décrire la relation d’emprise que ce système de communication instaure et ses incidences, telle que la dissociation mentale, sur le cerveau humain.

                  Vous dîtes : »D’une manière générale, il y a grand bénéfice à lire les auteurs de la mouvance de Palo Alto, que ce soit pour sa vie professionnelle ou personnelle. Ca peut éclairer notre « part d’ombre » aussi.« 

                  Je vous rejoins totalement sur ce point (vous devez vous en douter à la lecture de cet article), toutefois (mais cette approche est plus »délicate"), les études psychanalytiques des paradoxes offrent un très bon complément à l’approche des palo-altistes. Ces dernières sont toutefois plus méconnues.

                  Cordialement


                  • Rincevent Rincevent 31 mars 2013 15:17

                    Si les théories des Palo Altistes (et des systémiciens en général) sont méconnues en France, le monde de la psychanalyse n’y est pas pour rien. Des notions telles que : la boîte noire, le refus de l’interprétation systématique, le type de contrat passé avec le patient, etc. ont heurté de plein fouet ce qui se faisait du côté des divans… D"où un barrage qui a duré longtemps mais qui cède petit à petit.


                    • Philippe VERGNES 31 mars 2013 17:14

                      Il est vrai que la psychanalyse n’a pas manqué de faire « barrage » à certaines disciplines. Personnellement, je trouve que les différentes approches se complètent finalement assez bien. La psychologie sociale et certaines autres théories (je pense notamment à la théorie de l’attachement de Jhon BOWLBY très peu connu en France) apportent aussi leur lot d’informations précieuses et je ne comprends pas toujours bien les guerres de clochers que certains se livrent parfois (c’est un peu du genre : « c’est moi qui est la plus grosse ! » ; si vous voyez ce que je veux dire).

                      Quoiqu’il en soit, c’est souvent dans la confrontation d’idées qu’émergent des solutions innovantes. Je ne jette pas la pierre aux uns plus qu’aux autres et plutôt que de m’attacher à leur différence, je préfère chercher le lien qui pourrait les unir. Les paradoxes constituent un de ces liens et la-dessus, psychanalystes et systémiciens sont finalement assez d’accord même si les uns les autres trouvent tout de même le moyen de se critiquer sur ce point-là. Il faut dire qu’il exprime plus ou moins la même chose... mais avec des mots différents. C’est là que réside leur principale différence sur cette problématique (ex. de la dissociation mentale qui est pour les uns « verticales » et pour les autres « horizontales » : le problème, c’est que ça ne change rien au résultat) smiley

                      Mais bon, on va pas refaire le monde smiley smiley smiley


                    • COLRE COLRE 31 mars 2013 19:07

                      Bonjour l’auteur,

                      Je n’ai pas lu votre « avant-propos » comme une injonction paradoxale mais comme un trait d’humour destiné à faire fuir les fâcheux… smiley Comme quoi, vous avez raison, la pathologie (négative) et la créativité (positive) se cachent dans la double contrainte.

                      Sinon, je trouve vos articles parfaitement d’actualité. Quiconque se met à observer la communication dans laquelle il baigne perçoit un système en plein dérapage. 

                      Le pont « épistémologique » entre les processus intra- et interpsychiques que vous avez choisi sous l’angle de la communication paradoxale, me semble très pertinent. Le déchiffrement des stratagèmes de manipulation rhétorique est un de mes dadas. Sans doute pour les mêmes raisons que vous : la compréhension des mécanismes à l’oeuvre dans la manipulation « est l’une des conditions sine qua non pour sortir de l’âge de la barbarie communicationnelle » (Morin).

                      Le problème est qu’on en est très loin, et qu’Internet nous y enfonce de plus en plus. Pourquoi ? Vous évoquez l’incompréhension « qui se généralise dans notre société », génératrice de perte de sens et de régression. Puis, vous vous interrogez sur le « comment » : « comment ce processus dégénératif se propage ». Vos hypothèses sont crédibles : l’extension de l’incompréhension, de proche et proche, qui favorise un climat d’ostracisme, de bouc émissaire et de violence… Mais pourquoi ce phénomène auto-agravant s’arrêterait-il ?

                      Nous n’avons qu’un faible retour sur l’expérience d’Internet (à peine une dizaine d’années), mais en 6 à 7 ans, rien que sur les forums (AV ou ailleurs) j’ai observé une déliquescence rapide de la communication. Pour vous, c’est le « résultat d’une communication paradoxale non démasquée et propagée par nos politiques et nos médias » qui « instaure peu à peu une situation d’emprise ». Je ne suis pas aussi « optimiste », car cibler les responsables de la situation (± les élites), c’est aussi espérer une solution : agir sur eux. Je crains que les « élites » qui nous gouvernent et nous « informent » ne soient tout autant le jouet de ce système qui devient son propre maître, à la manière de HAL (de 2001, Odyssée de l’espace). Chez un pervers, il y a un humain derrière le processus pervers. Chez un dictateur, pareil. On peut agir. Mais quand c’est le système où chaque humain, chaque élément participe consciemment ou inconsciemment au fonctionnement « totalitaire », que faire ? 

                      Il n’est que de voir comment les médias alternatifs que sont les sites d’actualité numériques se coulent dans les mêmes travers qu’ils dénoncent dans les médias dit officiels : le goût du buzz, l’audience, la petite phrase, la mauvaise foi, l’intox… auxquels il faut même rajouter des défauts spécifiques dus à l’anonymat des forums : violence, intolérance, laisser-aller, mythomanie…


                      • Philippe VERGNES 1er avril 2013 10:17

                        Bonjour COLRE,


                        Merci pour votre intervention et ravi de vous retrouver ici.


                        Vous avez parfaitement bien saisi mes motivations au travers de mes quelques écrits ce dont je vous remercie.


                        Vous soulevez très pertinemment le fait que le système actuellement autoalimenté (« autoaggravant ») n’a aucune raison de s’arrêter (ou de s’inverser) et très honnêtement, je pense qu’il ira jusqu’à sa « destruction ». Ce qui ne laisse pas entrevoir, dans un avenir proche, des jours heureux.


                        Je ne vais pas faire une longue litanie à ce sujet : « qui vivra verra ! » J’aimerais toutefois revenir sur un point que vous soulignez très objectivement lorsque vous dîtes : « Je crains que les « élites » qui nous gouvernent et nous « informent » ne soient tout autant le jouet de ce système qui devient son propre maître… ».


                        Je vous rejoins parfaitement sur ce constat-là et nous pourrions également appliquer ce même principe aux « banksters » qui de par les plans d’austérité qu’ils imposent indirectement à la population créent un climat de tension dont « on » pressent bien qu’il risque de nous éclater en « pleine figure » d’un moment à l’autre.


                        Comme vous je me pose la même question : « Mais quand c’est le système où chaque humain, chaque élément participent consciemment ou inconsciemment au fonctionnement « totalitaire », que faire ? » (Je crois toutefois que cette participation est largement inconsciente, cf. les citations d’H. SEARLES à ce propos dans cet article).


                        Vous avez également parfaitement saisi un des moyens par lequel j’envisage un espoir de solution sans avoir à passer par la case « révolution »  : « cibler les responsables de la situation (± les élites), c’est aussi espérer une solution : agir sur eux ».


                        Mais ce n’est pas, à mon sens, la seule et unique solution à mettre en œuvre. Selon moi, il importe bien plus de mettre en place des « politiques de prévention » adéquates (ce qui signifie non pervertie, cf. le mouvement « pas de zéro de conduite » en réaction à des dispositions envisagées par nos gouvernants dignes du régime de Vichy).


                        Mettre en place de telles mesures nécessite également une prise de conscience de la population. C’est donc plutôt une action à « double-sens » que j’envisagerais : d’un côté, cibler les élites ; et de l’autre, faire comprendre aux gens que pour améliorer notre quotidien il faudrait sortir de la situation de double contrainte dans laquelle nous nous trouvons de par le système sur lequel repose notre société.


                        Mais bon, comme vous le dîtes également : « Le problème est qu’on en est très loin ! »


                        Toutefois, « un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas » [Lao-Tseu]. Étant entendu que le premier pas consiste ici à comprendre les mécanismes de la manipulation, car c’est de cette compréhension que nous pouvons nous déprendre de « l’emprise » (sujet que j’aborderais prochainement, mais pas tout de suite).


                        Cordialement

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