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Commentaire de Henri Masson

sur Médecine sans frontières


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Henri Masson 25 juillet 2008 07:55

Il y a des gens trop bornés pour comprendre que, dans les cas où l’anglais est insuffisant — et ces cas sont innombrables —, où la communication est impossible entre un médecin et un patient, l’espéranto est de très loin le plus court chemin linguistique pour bien se comprendre.

L’histoire vécue en 1903 par l’industriel roumain Henri Galati-Fischer illustre bien un cas qui pourrait être transposé dans le domaine médical et infirmier. Il fut représentant des espérantistes roumains justement au congrès mondial d’espéranto de Dresde, où une expérience déjà présentée dans l’article eut lieu avec des infirmiers (voir aussi plus loin). Il la raconta justement devant les congressistes :

Au cours d’un voyage vers l’Extrême-Orient, j’avais pris place dans le wagon-restaurant du train de Bucarest à Constantinople. A peine installé, je remarquai un voyageur qui essayait en vain de faire comprendre au garçon ce qu’il désirait. Ce dernier mit en pratique ses connaissances linguistiques ; il parlait le roumain, le serbe, le turc, le bulgare et le russe. Hélas, l’étranger ne comprenait pas. Prêt à lui tendre une main secourable, je m’approchai - outre le roumain, je parle sept langues - et lui demandai en allemand, français, anglais, italien, hongrois, espagnol et grec, si je pouvais lui rendre service. Mais en vain. L’étranger ne comprenait aucune de ces douze langues. Je me rappelai alors un article de journal traitant de l’espéranto que j’avais lu quelque temps auparavant, mais sans y ajouter foi. Je finis donc par lui demander : “Ĉu vi parolas Esperanton ?”. Un cri de joie me répondit : “Jes, mi parolas !”. Et il continua à me parler une langue qu’à mon tour je ne comprenais pas, car mes connaissances de l’espéranto se bornaient alors à cette seule phrase. Dès que l’étranger s’en aperçut, il remédia de suite à mon ignorance en me mettant dans la main une petite “Clef de l’Espéranto”*, de celles qui existent dans la plupart des langues. Malgré son poids minime, ce livre contient la grammaire complète et le vocabulaire de la Langue Internationale. Je me mis aussitôt à l’étude et, dix heures plus tard, quand nous nous retrouvâmes sur le pont d’un bateau, je pouvais déjà me faire comprendre en espéranto.

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* En fait, les clés de l’espéranto ("Esperanto-ŝlosiloj" — shlosiloy) ne sont pas des livres ni même des livrets. Ce sont de toutes petites brochures d’env. 7x10,5 cm et d’une trentaine de pages, un peu plus grandes qu’une carte de crédit. Elles comportent la grammaire, la prononciation, le tableau des corrélatifs, les affixes, des exemples et un vocabulaire espéranto + langue nationale d’environ 1000 mots, ce qui, grâce à la combinabilité très étendue, permet de disposer d’un vocabulaire déjà très riche en peu de temps. Leur invention est dûe à un industriel allemand, Herbert F. Höveler, qui la réalisa avec l’Anglais Edward Alfred Millidge.

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Dans "La question de langue internationale", Gustave Gautherot a écrit :

Dans son ouvrage intitulé Un souvenir de Solférino, Dunant, promoteur de la Convention de Genève du 22 août 1864, écrivait ces lignes : “Je suis arrêté à maintes reprises dans les rues par de bons bourgeois qui me supplient de venir un instant chez eux pour servir d’interprète aux officiers français blessés logés dans leurs maisons, entourés des meilleurs soins, mais dont ils ignorent la langue. les malades, agités, inquiets, s’irritent de ne pas être compris, au grand désespoir de la famille dont les égards les plus sympathiques sont reçus avec la mauvaise humeur que donnent bien souvent la fièvre et la souffrance. L’un d’entre aux, que le docteur italien désire saigner, s’imaginant qu’on veut l’amputer, résiste de toutes ses forces, s’échauffe et se fait un mal affreux. Quelques mots d’explication prononcés dans leur langue maternelle parviennent seuls, au milieu de ces quiproquos lamentables, à calmer, à tranquilliser ces invalides de Solférino.” Et plus loin : “Ces mourants, délaissés dans les ambulances de Castiglione, dans les hôpitaux de Brescia, dont plusieurs ne pouvaient se faire comprendre dans leur propre langue, auraient-ils rendu le dernier soupir en maudissant, en blasphémant, s’ils avaient eu auprès d’eux un être charitable pour les écouter, pour les consoler ?”

On ne saurait mieux peindre les maux qui résultent en temps de guerre de la diversité des langues parlées par les blessés et ceux qui les soignent.

Et cette diversité est inévitable surtout dans les campagnes internationales comme celles de Chine et du Maroc.

“Le corps expéditionnaire, – a raconté le vice-amiral Bayle à propos de la campagne de 1900-1901 contre les Boxeurs, – était composé d’Allemands, d’Américains, d’Anglais, de Français, d’Italiens et de Japonais, entre lesquels il était très difficile de se comprendre. Cela était souvent impossible dans les ambulances et les hôpitaux, où soldats et marins d’une nation quelconque se trouvaient isolés au milieu de médecins, d’infirmiers, de blessés et de malades tous étrangers1.”

Même lorsque les nations belligérantes seront réduites à deux (ce qui deviendra de plus en plus rare à cause des alliances offensives ou défensives), le défaut d’une langue commune fera éprouver au personnel de la Croix-Rouge de continuelles difficultés. – On sait que la dernière Convention de Genève2 dispose que “les militaires et les autres personnes officiellement attachées aux armées, qui seront blessés ou malades, devront être respectés et soignés sans distinction de nationalité par le belligérant qui les aura en son pouvoir”.

Ajoutons que les détachements hospitaliers que constitueront les ambulances du service de la Croix-Rouge seront eux-mêmes divisés par les langues puisqu’ils admettront, comme médecins et comme infirmiers, des volontaires de toutes nations.

On a cherché depuis longtemps à remédier à cette situation.

En 1866, le sénateur italien Torelli publia un petit guide en trois langues (allemand, français, italien) intitulé : Dictionnaire pour l’infirmier volontaire des blessés en temps de guerre. Une seconde édition de ce manuel de poche parut en 1870, et plus de 1600 exemplaires en furent distribués. La même année, le Comité de la Société allemande de Vienne publia à son tour des dictionnaires analogues. Enfin, en 1876, parurent de nombreuses éditions bilingues de l’ouvrage du Berlinois Paul Blaschke : Der Internationale Lazaretsprachführer. Il comprend environ 5000 mots, avec les phrases les plus usuelles qui s’y rapportent, accompagnées de leur prononciation figurée.

Les inconvénients de ces systèmes sont évidents. Il faut établir des dictionnaires traduisant chaque idiome dans la langue de tous les autres, ce qui nécessite un nombre d’éditions et un stock d’approvisionnements tels qu’il est impossible de parer à toute éventualité. De plus, les complications grammaticales des langues usuelles, leurs difficultés et même leurs différences régionales de prononciations sont souvent fatales à l’intercompréhension. Au mot Arbeiten du Lazaretsprachführer, nous trouvons cette phrase : “Was haben sie früher gearbeitet. – qu’avez-vous travaillé autrefois. – Kaweh wu trawajeh ohtr foa ?” Croit-on que tout Allemand du Nord ou du Sud arrivera à se faire comprendre avec une prononciation ainsi “figurée” ?

Avec la L.I. – et avec elle seule, – le problème est résolu. Supposons en effet des guides renfermant les questions usuelles dans une ambulance, suivies de leur traduction et de leur prononciation en Espéranto ; supposons que ces questions conservent une numérotation identique dans les éditions françaises, allemandes, anglaises, etc. ; il suffira dès lors d’une seule édition par nation pour établir l’intercompréhension.

Voilà ce qu’a précisément réalisé le capitaine Bayol, instructeur à Saint-Cyr, dans son Guide Espéranto de la Croix-Rouge3. L’utilité pratique en saute aux yeux. le numéro 17 porte : “Je respire bien, mal. – mi spiras bone, malbone. – mi spi-ras bo-né, mal bo-né”. Si l’on parle à un Allemand, celui-ci n’aura qu’à se reporter au nInfinity17 de son propre manuel et comprendra. – En outre, l’Espéranto est si simple qu’un illettré quelconque pourra apprendre par cœur en quelques jours, au début des hostilités par exemple, les termes les plus courants contenus dans les 39 phrases de la première division4 : il sera alors en état de s’exprimer sans guide, dans les cas urgents. L’expérience en a été faite, au Congrès de Dresde : en présence des délégués français (général Sebert), allemand (général Ruhleman), américain (major Straub), et japonais (Dr Kroita), le Dr Thalwitzer fit manœuvrer, en se servant uniquement de l’Espéranto, une section d’infirmiers de la Croix-Rouge saxonne mise à sa disposition par le général Schmidt. “En deux leçons il est arrivé à leur donner une instruction suffisante pour permettre à une trentaine d’hommes, qui ne savaient que l’allemand, d’exécuter des ordres donnés en Espéranto et de répondre aux questions qui leur étaient faites dans cette langue5.”

Le mieux serait assurément que tout le personnel de la Croix-Rouge apprît à l’avance la L.I. – Or, il se dessine en ce sens un tel mouvement qu’on peut déjà prévoir le jour où la chose sera réalisée.

En Angleterre, le major général Baden-Powel ; en Belgique, S.A.S. le Prince de Ligne, président de la Croix-Rouge belge ; le Dr de Kop, président du Comité anversois de la Croix-Rouge ; le lieutenant général De Connes ; en Allemagne, les Dr Léopold Elb et Thalwitzer ; en Russie, le prince Nilkoff, président de la Croix-Rouge russe, et le général Rechetine (de Tiflis) ; en Italie, le lieutenant Salaris (de Rome), le Dr Pedrazzini et Mme Rosa Yunck ; en Espagne, le général marquis de Paloveja, ancien ministre de la guerre, le général Moncada, le lieutenant-colonel d’état-major Aysa et le capitaine Duyos ; en Suède, l’intendant militaire Max Schürer et M. Ahlberg ; aux États-Unis, le capitaine Baff et le professeur Grillon (de Philadelphie) ; au Japon, le général baron Oku, chef d’état-major de l’armée,... bien d’autres personnages encore sont partout gagnés à l’idée et en favorisent l’application6.

Le Bulletin du Comité International (de la Croix-Rouge) de Genève7 a d’ailleurs recommandé les manuels du capitaine Bayol à l’attention des Comités centraux des Sociétés Nationales de la Croix-Rouge du monde entier.

En France, l’invite a été si bien entendue que la Société Française Espéranto Croix-Rouge8 a trouvé dans les sphères gouvernementales, militaires, médicales, mondaines, charitables, des appuis et des dévouements sans cesse grandissants, et que son Comité directeur, – heureux trait d’union ! – comprend des représentants des trois grandes sociétés françaises de la Croix-Rouge9.

Nous sommes persuadés qu’on travaille ainsi, selon les expressions du Dr Zamenhof, “à écarter des guerres une grande partie de leur calamité” et à donner à la Croix-Rouge “son entière valeur”.

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Mais voilà : la (dé)raison d’État, pas seulement en France, a écarté l’espéranto pour des raisons que la raison n’entend pas.


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