• samedi 26 mai 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > L’étonnante histoire de « Fort Chabrol »
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(20 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

L’étonnante histoire de « Fort Chabrol »

Paris, 10e arrondissement. Au n° 51 de la rue de Chabrol, des gens entrent et sortent d’un supermarché G20. Bien peu sans doute, parmi ces clients, connaissent l’histoire de cet immeuble, et notamment les évènements qui s’y sont déroulés durant l’été 1899. Des évènements qui ont pourtant tenu les Parisiens en haleine durant plusieurs semaines...

1899. Le 7 août a commencé, dans une ville de Rennes en état de siège et une France en ébullition, le procès en révision d’Alfred Dreyfus. Un procès qui n’aurait sans doute pas vu le jour sans le spectaculaire « J’accuse… !  » d’Émile Zola jeté par le journal L’Aurore, le 13 janvier 1898, à la face des politiques, des magistrats et des militaires complices de l’injuste condamnation du « Juif Dreyfus ».

Pierre Waldeck-Rousseau, nommé président du Conseil le 22 juin 1899, quelques semaines avant l’ouverture du procès en révision, craint des émeutes de la part des nationalistes, des royalistes ou des antisémites, chauffés à blanc par les agitateurs et les propagandistes. Le 12 août, il fait arrêter les dirigeants de la Ligue des Patriotes, et notamment leur chef de file Paul Déroulède. Déroulède n’a pourtant rien d’un anti-Dreyfusard, mais il est l’héritier politique du général Boulanger et, à ce titre, accusé avec ses amis d’une Ligue reconstituée, d’avoir mis à profit le climat troublé qui règne dans le pays pour tenter, lors des obsèques de Félix Faure*, le Coup d’État auquel Boulanger a renoncé 10 ans plus tôt avant de se suicider en 1891.

Pour les mêmes motifs, sont également visés par les mandats d’amener délivrés aux policiers les cadres de la Ligue Antisémite. Mais contrairement à Déroulède, il n’est pas question pour eux de se laisser interpeller : dans le sillage de leur président Jules Guérin, 11 militants et activistes se réfugient au 51 de la rue de Chabrol, dans les locaux du Grand Occident de France, fondé quelques semaines plus tôt par ce même Guérin. Violemment antisémites et antimaçonniques, les adhérents du Grand Occident ont pour signe de reconnaissance les deux poings levés, « un dans la gueule des Juifs, l’autre dans celle des Francs-maçons » ! Un geste qui, mieux qu’un long discours, résume parfaitement leur état d’esprit. Ce qui ne les empêche pas d’exprimer par écrit la haine qu’ils éprouvent pour leurs adversaires dans les colonnes de L’Antijuif, le fer de lance de la presse antidreyfusarde, dirigé comme le Grand Occident par Guérin et également domicilié au 51 rue de Chabrol.

Le 13 août, le sous-chef de la Sûreté, accompagné d’une escouade de policiers, se présente rue de Chabrol pour arrêter Guérin et ses compagnons. Mais les rebelles ne l’entendent pas de cette oreille : « Pas question de nous rendre. Nous avons des cartouches et des armes. S’il le faut, nous ferons sauter l’immeuble » lance aux policiers un Guérin provocateur depuis le 1er étage de l’immeuble où il s’est barricadé avec ses amis et quatre employés.

Sur l’ordre de leurs chefs, les gardes républicains se contentent de garder l’immeuble jour et nuit, persuadés que les « insurgés » vont se rendre rapidement, faute de nourriture. C’est compter sans les nombreux sympathisants antisémites et antidreyfusards de la capitale. La résistance s’organise, et un appartement est loué par des amis de Guérin dans le tout proche immeuble du 114 rue de La Fayette d’où le ravitaillement peut être lancé vers le 51 rue de Chabrol. Malgré des pertes, une quantité suffisante de nourriture parvient aux mains des rebelles. Et comme si cela ne suffisait pas, des colis sont jetés aux insurgés par les clients de l’omnibus à impériale qui, plusieurs fois par jour, passe dans la rue. Tout cela sous les clameurs enthousiastes de la foule venue nombreuse soutenir les Ligueurs.

Régulièrement ridiculisés par les ravitailleurs juchés sur l’impériale des voitures hippomobiles, les policiers obtiennent, après plusieurs jours de siège, de la Compagnie Générale des Omnibus que la ligne soit détournée pour ne plus emprunter la rue de Chabrol jusqu’à la reddition de Jules Guérin et de ses compagnons. Mais les insurgés ont accumulé les vivres et le siège se poursuit, au grand désappointement de Waldeck-Rousseau et du préfet Lépine, impuissants à mettre un terme à cette sédition qui ridiculise le pouvoir en place. Impossible pourtant d’agir autrement : la situation politique est particulièrement instable et un ordre d’assaut pourrait faire des victimes et mettre le feu aux poudres avec des conséquences imprévisibles. À cet égard, les violents heurts qui opposent aux abords de « Fort Chabrol » le 20 août antisémites et anarchistes sont éloquents : repoussées vers le 11e arrondissement par des renforts de police, ces échauffourées débouchent sur l’incendie de l’église Saint-Joseph-des-Nations rue Saint-Maur. 

Peu à peu, les choses se calment pourtant : les manifestations se raréfient, les policiers ne tentent rien, et les insurgés s’installent dans la durée en attendant le verdict du procès en appel de Rennes. Celui-ci intervient le 9 septembre : Dreyfus est, en dépit des preuves, une nouvelle fois condamné, mais en bénéficiant curieusement de « circonstances atténuantes » paradoxales qui n’empêchent pas une sentence de 10 années de réclusion précédées d’une nouvelle dégradation. Guérin et ses amis exultent et sont tout près de se rendre lorsqu’ils apprennent le 10 septembre que Dreyfus a déposé un « pourvoi en révision ». Comble d’horreur à leurs yeux, Waldeck-Rousseau semble vouloir tirer un trait définitif sur cette affaire et envisage la grâce du condamné. Dreyfus refuse dans un premier temps car cette mesure de clémence équivaut de facto à reconnaître sa culpabilité. Épuisé par cinq longues et épuisantes années de procédure, il accepte pourtant la mort dans l’âme quelques jours plus tard.

Le 19 septembre 1899, Waldeck-Rousseau signe le décret de grâce qui dégage définitivement Dreyfus de toute action judiciaire. Atterrés par cette nouvelle, Guérin et ses amis se rendent dès le lendemain sans incident notable. Le siège de Fort Chabrol aura duré 38 jours !

Jugés en Haute-Cour, Déroulède et Guérin seront condamnés, le premier au bannissement (il partira en exil à Saint-Sébastien) et le second à de la prison ferme, moins pour le Coup d’État d’opérette dont il est accusé que pour avoir ridiculisé durant des semaines les plus hauts personnages de l’État. Quant à Fort Chabrol, il n’en subsiste plus désormais qu’une forme imagée, régulièrement employée par les journalistes lorsqu’un forcené armé se retranche dans un local pour tenir tête durablement aux policiers.

* Pour mémoire, rappelons que Félix Faure est ce président mort d’épectase, autrement dit d’une crise cardiaque provoquée par ses ébats dans un salon de l’Élysée avec sa maîtresse, Mme Steinheil. Un bonheur pour les chansonniers qui baptisèrent Mme Steinheil « La pompe funèbre » avant d’ajouter, en parlant du défunt : « Il se voulait César, il ne fut que Pompée ! »
 
 

Documents joints à cet article

L'étonnante histoire de « Fort Chabrol » L'étonnante histoire de « Fort Chabrol » L'étonnante histoire de « Fort Chabrol » L'étonnante histoire de « Fort Chabrol »
par Fergus lundi 11 janvier 2010 - 17 réactions
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(20 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par armand (xxx.xxx.xxx.50) 11 janvier 2010 14:12
    armand

    Bonjour Fergus,

    Chaque fois que je quitte la Gare du Nord et emprunte la rue Lafayette en direction de l’Opéra j’ai une pensée pour cette affaire en passant devant la rue Chabrol.

    Bravo pour cet article qui rappelle un moment cocasse de l’histoire de Paris. Le souvenir qu’on a gardé de ce "Fort Chabrol" n’était pas vraiment à l’avantage de Guérin, qui s’en est sorti passablement ridiculisé.

    Quelques autres infos amusantes autour de cette affaire :

    Guérin et sa ligue antisémite étaient des partisans de feu le marquis de Morès, un aventurier intrépide et passablement déréglé qui avait tenté de faire fortune dans le Dakota (fondant la ville de Médora, du nom de son épouse) et a failli se battre en duel avec le futur président Teddy Roosevelt. Connaissant les talents de Morès, les Etats-Unis auraient peut-être manqué là un de leurs meilleurs présidents si le duel s’était fait !

    Morès a importé en France des façons extravagantes - sa Ligue eut comme hommes de mains les bouchers et chevillards de la Villette, qu’il affublait de chemises "western" rouges et de sombreros pour faire régner la terreur sur les boulevards.

    Mais Morès trouve la mort au Sahara, où il avait pris la tête d’une mission ayant pour but de fomenter une alliance avec l’Islam contre les Juifs et les Britanniques. Il est massacré avec quelques uns de ses compagnons par les Touaregs en 1896.
    C’est effectivement Guérin qui hérite d’une organisation en manque de chef charismatique.

    Pour la petite histoire, les bouchers, rudes gaillards qui travaillaient dans le sang et aimaient à faire peur, étaient moins méchants sur le terrain. Lors des pugilats que vous nous rappelez, la police du préfet Lépine reçut le soutien inattendu des anarchistes de Sébastien Faure contre l’ennemi commun. Une des raisons pour lesquelles les policiers, à titre individuel et dans leurs rapports, ménageaient les anars.

    L’affaire Dreyfus brouille en effet les lignes de partage. On trouve, par exemple, d’anciens communards comme Cluseret qui virent à l’antisémitisme, tandis que Deroulède (cmme vous le signalez) et surtout le Ministre de la Guerre, le marquis de Gallifet, grand fusilleur de la Commune, sont, sinon dreyfusards, du moins convaincus de l’innocence de l’homme.

    sur cette période, vous pouvez consulter La Cité du Sang - les bouchers de la Villette contre Dreyfus, d’Eric Fournier, Ed. Libertalia, 2008 (livre qui m’a été conseillé par Gazi Borat) ; un polar historique, Le Sioux des Grands Boulevards (2006) de Marc Rolland, Ed. JP Gisserot, est situé à l’époque et parle de Morès, de Guérin et de leur bande.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox