De toute manière, écrire à tout bout de champ « ... socialo communiste » est foncièrement affligeant. Mais aussi excédant. A l’inverse, présentons par principe tout « patron » comme appartenant à la clique sarko-lepéniste, pour rester dans le ton. Nul doute que le débat va devenir ultra libéral, très ouvert et constructif : c’est, je n’en doute pas, ce que vous recherchez à longueur de journée. J’essaie de comprendre comment on peut mépriser ainsi la moitié, peut-être les deux tiers ou les neuf dixièmes de son entourage à divers titres idéologiques, sociaux, religieux, lorsque l’on partage (!), de gré ou de force, une planète, un pays avec le reste de l’humanité. Je dois être resté très bête, car il me semble que la voie choisie par vous n’est pas la meilleure.
Cette critique d’une France qui ne reconnaîtrait pas la
réussite, là où il y aurait lieu simplement d’exposer une réussite
intéressante, avec ses déboires, participe de l’habituelle guerre idéologique
stupide que tant d’individus pourtant supposés intelligents mènent avec rancœur,
chacun pour soi, et je vous décerne naturellement le statut de chef d’escadrille
dans la guerre en question. Que de ressentiment dans votre exposé parce que ces
salauds de salariés avalaient mal le fait de se retrouver, sans doute une fois
de plus, jetés dans la grave incertitude du chômage.
Votre récit pourtant est épatant et l’esprit d’entreprise de
Bertrand remarquable : quel besoin avez-vous de nous dire ce que nous devons
penser, et à chaque ligne ou presque de nous expliquer qui est responsable,
selon vous, des difficultés de ce chef d’entreprise ? J’ai vraiment envie de
vous dire : foutez-nous la paix, laissez le lecteur se faire sa propre opinion.
Penchant à gauche, qu’importe, j’ai lu ce récit avec le plus
grand intérêt, en ce qu’il témoigne de la force d’entreprendre d’une personne,
envers et contre tout s’il le faut. Mais c’est bien là que ça coince : Bertrand
est victime, selon vous, de cette engeance de bolcho-trotsko-socialistes, de
ces gens incapables de flexibilité, or je vois pour ma part qu’il est une « victime »
exemplaire du l’ultra libéralisme. Un banquier qui lui refuse toute aide
(après que nous tous ayons sauvé de nos
propres deniers ces mêmes banques, privatisons les bénéfices mais collectivisons
les pertes, hein), un Etat dont les aides ridicules sont une entrave à la
liberté d’entreprendre, on croit le comprendre mais je suppose qu’on pourrait
produire quelque témoignage contraire, des contraintes administratives et
fiduciaires qui relèvent d’une perversion étatique et politique que tous les
partis se sont échinés à renforcer depuis Napoléon ou avant, mais surtout, la
marque toute particulière de la concurrence libre et non faussée qui peut
mettre sur la paille n’importe quel entrepreneur, honnête ou félon, par le jeu
du moins disant, du chantage, de la malhonnêteté des partenaires, des retards
de paiements, que sais-je encore. Et se pose aussi la question de la validité
de la politique de l’offre : parfois contre toute raison, on produit des biens
inutiles, polluants, dispendieux, qui le lendemain seront concurrencés par
moins cher ou légèrement différents, ce qui mettra en faillite une entreprise
qui faisait des bénéfices parfois extravagants. Ce n’est souvent qu’une
question de temps, et les phases succès/faillite sont de plus en plus courtes.
Bref, établissez le procès de la gauche tant que vous
voudrez : c’est bien malgré vous que j’ai trouvé un réel intérêt dans l’histoire
que vous nous rapportez, et de l’admiration pour ce Bertrand tel que vous le
présentez. J’estime que, par le ton de votre article, vous vous rangez dans l’immense
cohorte des gens que vous jugez, amers, méprisants à l’égard d’autrui si
souvent, s’opposant à tout et à tous par principe idéologique, confits dans
leur permanence orgueilleuse. Je ne dis pas que vous êtes tout cela, croyez-le
bien, mais que vous dénaturez forcément le message pourtant positif que l’on
peut lire dans votre texte, lorsque l’on fait abstraction de ce que vous
cherchez à asséner comme votre vérité. Ce que je veux retenir, ce n’est pas le
message idéologique, mais le fait qu’il est possible de réussir en France :
c’est bien ce que vous avez écrit ?