Cher Docteur Dupagne,
Je vous remercie de votre réponse.
Je vous suis ... et je ne vous suis pas.
Avant toute chose, laissez-moi vous apprendre que notre communication
interne est à l’image de notre communication externe. Tout est dit !
Nous avons un petit site intranet dans lequel la direction poste
quelques articles positifs qui contrastent avec le flot monstrueux
d’articles négatifs que nous nous prenons dans la tête dans notre vie
privée. Ca nous remonte un peu le moral et c’est tout ! Il y a eu les
voeux du Dr Servier et une intervention du directeur général. En 6 mois
de crise comme celle que nous avons connue, quitte à me faire manipuler,
j’aurais préféré davantage d’info de la direction. Lucy Vincent, notre
porte-parole n’a même pas organisé de conférence en interne.
Mais bon !
Je suis scientifique de formation. Le rapport que j’ai eu entre les
mains pose un certain nombre de questions troublantes. Je ne me souviens
pas y avoir lu le fait qu’Irène Frachon n’aurait découvert la toxicité
du benfluorex qu’en 2009. Notre directrice de la com l’a dit à la télé,
mais de mémoire ça ne figurait pas dans ce rapport dont la teneur est
plutôt scientifique. Il n’est pas du tout orienté contre Irène Frachon
mais contre les travaux et les conclusions de l’IGAS. Il ne traite
uniquement que du Mediator et de l’attitude de Servier pendant toutes
ces années.
J’ignore pourquoi il n’a pas été rendu public, à l’extérieur de
l’entreprise, les arguments peuvent et devraient pourtant être entendus
par tous.
Concernant Irène Frachon, je concède qu’elle a clairement énervé tout
le monde chez nous.
Mais ça ne reste que très éphémère.
Personnellement, je ne peux pas lui en vouloir, au contraire. Le rôle
qu’elle a joué fut difficile et je comprends la rancoeur qu’elle peut
éprouver à l’encontre de Servier.
Avant d’être salarié de Servier, je
suis un être humain (si si !) comme les autres, et je ne peux que me
réjouir du fait qu’il existe des lanceurs d’alertes. Leur rôle est
malheureusement de prendre des coups, mais surtout d’attirer l’attention
sur des problèmes que le système n’est pas toujours à même de détecter.
C’est ce qu’elle a fait.
L’ampleur du problème qu’elle a mis à jour est-elle aussi importante
que ce que la presse relate ? Je n’en sais rien. L’avenir nous le dira
Ce qui nous révolte, et là je parle également au nom d’un certain
nombre de mes collègues proches, c’est le traitement médiatique qui nous
a été réservé. La presse, y compris les grands quotidiens ont souvent
délaissé l’information factuelle au profit de la polémique.
L’exemple du lien de parenté entre Me Charles Joseph-Oudin et
Catherine Hill est criant. La presse ne s’en est même pas indignée !
Hallucinant non ? L’expert et l’avocat de mêche, à l’encontre des codes
déontologiques de l’une et l’autre des 2 professions ! Bravo le Figaro !
Dans votre texte, vous faites allusion aux innombrables conflits
d’intérêts qu’entretient Servier avec les experts. Je doute que Servier
soit pire que les autres laboratoires. La pseudo-réflexion que s’accorde
l’agence sur la pioglitazone illustre mes propos. Ces conflits
d’intérêts nous ont été vivement reprochés au regard de l’affaire du
Mediator, mais je pense qu’ils sont transposables à n’importe quel
laboratoire.
Le conflit d’intérêt entre Gérard Bapt et GSK est également gênant
étant donné le rôle de ce député dans l’affaire du Mediator. Les
résultats de la commission qu’il préside interviendront dans les
différents procès auxquels nous aurons à faire face. La presse l’a à
peine mentionné. Auriez-vous imaginé un tel silence si une situation
analogue s’était produite par exemple si on avait appris que des députés
dénonçant le comportement de José Bové avaient des conflits d’intérêts
avec Monsanto ? (Exemple fictif)
Ses prises de position dans la
presse contre nous depuis le début de l’affaire sont également agaçantes
vu qu’il préside une commission d’enquête. Un minimum de neutralité,
même feinte, serait souhaitable.
La chasse aux conflits d’intérêts doit avoir lieu à tous les niveaux,
y compris lorsqu’ils desservent « le méchant de l’histoire » que nous
représentons.
Dernière remarque sur ce sujet : les réserves du Professeur Acar.
Qu’il soit financé ou non par Servier, (à nouveau, je ne suis pas dans
le secret des dieux), ce professeur de renom ne pose-t-il pas des
questions qui méritent réponse ? C’est à peu de choses près le seul
expert qui se soit mouillé contre le tsunami qui nous frappe. Que
d’autres experts s’y confrontent ! (Comme ce qu’a fait la chercheuse de
l’INSERM via votre site). Passer sous silence ses travaux n’est pas
convenable.
Je ne connais pas les blogueurs qui postent des articles en notre
faveur. D’autres salariés ? Probable. Pourquoi restent-ils anonymes ?
Mettez-vous à notre place. Nous sommes devenus l’ennemi public numéro 1.
Je peux comprendre qu’ils ne souhaitent pas s’exposer. Vous ne réalisez
pas les insultes qu’on reçoit en permanence et les risques que nous
prenons à dire que l’on travaille chez Servier. Les baffes sont-elles
méritées ? Je les comprends, je n’estime pas les mériter pour autant.
J’ai toujours mis un point d’honneur à travailler avec rigueur et
éthique.
Quand vous dites que l’éthique de Servier est nulle, pouvez-vous
préciser vos propos ? Mes collègues et moi-même n’avons pas de problème
d’éthique. Je ne pense pas être un salaud. Je ne peux m’empêcher de
penser qu’un secret comme celui de la toxicité du Mediator n’ait pu être
caché pendant 30 ans par des dizaines de milliers de personnes, sachant
qu’un certain nombre d’entre elles ont quitté l’entreprise, parfois en
mauvais terme.
D’où mes réserves. Personnellement, je n’étais pas au courant de ce secret.
Démissionner ? La question se posera en fonction des résultats des
procès. Je comprends et admire votre prise de position vis à vis de
l’AFSSAPS dans l’affaire de la pioglitazone.
L’affaire du Mediator est une affaire émotionnelle. Je ne vous
apprendrais pas à vous, médecin, que l’émotion doit être mise à l’écart
lorsque l’on doit établir un diagnostic.
Laissons donc les différents acteurs s’exprimer, mettons de côté la
démagogie, ouvrons le débat, imposons la transparence y compris chez nos
opposants, accordons-nous la présomption d’innocence, le droit de nous
défendre et d’être jugés sereinement.
Je prendrai ma décision après le verdict.
Enfin, concernant nos visiteurs médicaux, nous avons en France 800
personnes sur le terrain si ma mémoire est bonne. Des gens qui font leur
métier, un job qui est difficile et ingrat. Les quelques visiteurs que
je connais sont des gens sérieux. Je ne pense pas qu’on puisse
généraliser à l’ensemble de ces personnes l’expérience désagréable que
vous avez pu avoir avec quelques uns d’entre eux. Les visiteurs de nos
concurrents sont-ils plus ouverts au dialogue ?
Jeannot
PS : et je ne suis pas témoin de Jéhovah !!! 