Najat,
Vous me disiez naguère que vous étiez
un peu hégélienne ; autrement dit, pour vous, l’histoire aurait un
sens. Cela ne m’étonne pas trop : la pensée de Hegel, de quelque
manière qu’on l’envisage et même si on veut la remettre sur ses
pieds à la manière de Marx, impose une eschatologie d’inspiration
biblique qui m’a toujours quelque peu rebuté. Mais pour vous
embarrasser, je vais me risquer un peu dans un domaine qui m’est
étranger et je serais curieux de savoir ce que vous pouvez en
penser.
On ne peut guère nier que la
connaissance scientifique et technique, ces deux derniers siècles, a
considérablement progressé et que ce progrès s’accélère. Nous
disposons maintenant d’ordinateurs de plus en plus puissants et la
loi de Moore qui veut que, dans la fabrication des processeurs, le
nombre d’éléments logiques par unité de surface double tous les
dix-huit mois selon une courbe exponentielle n’a pas encore été
contredite même si on commence à approcher d’une limite. Türing,
avant la guerre, qui ne disposait pas d’ordinateurs réels mais avait
déjà envisagé une machine théorique idéale s’était demandé si
elle pourrait simuler l’intelligence humaine et avait répondu
positivement. Il y a trente ans, les informaticiens étaient encore
divisés sur la question. On parlait bien déjà d’intelligence
artificielle, mais des moteurs d’inférences qu’on mettait au point
on peut tout dire sauf qu’ils étaient intelligents. L’intelligence,
ce serait, comme Türing l’avait bien vu que, communiquant à
distance avec un ordinateur, on ne puisse pas se rendre compte qu’il
s’agit d’une machine. Les arguments que certains informaticiens
développaient pour nier la possibilité d’une réelle intelligence
artificielle, c’est-à-dire de quelque chose qui ressemblerait tout à
fait à la conscience font aujourd’hui sourire. Si la conscience est
possible dans le cerveau humain, c’est parce qu’avec ses cinq
milliards de neurones, chacun étant connecté à plusieurs dizaines
de milliers d’autres, l’organe constitue une structure extrêmement
complexe où la conscience peut émerger. Mais il n’est pas du tout
impossible de concevoir des machines dont le degré de complexité
serait non pas équivalent mais très supérieur. Pas mal de
laboratoires dans le monde travaillent sur cette question. Certains
pensent que d’ici le milieu du siècle, on devrait approcher de la
solution technique. Au reste, une partie essentielle de ce cerveau
géant, sa mémoire, existe déjà, c’est l’Internet, et une machine
consciente capable de penser par elle-même pourrait déjà y trouver
immédiatement presque la totalité du savoir humain.
Ce qui se passerait au moment d’une
émergence d’une authentique intelligence artificielle serait assez curieux.
Essayons de penser le moment où il existerait encore une parité
entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle. Que se
passerait-il ? La Machine pourrait se substituer à l’homme pour
continuer à concevoir sa propre structure et à la complexifier. Ses
capacités intellectuelles ne doubleraient peut-être pas tous les
dix-huit mois parce qu’on ne sait pas vraiment, à partir du moment
où il y a une conscience, ce que ce serait qu’être deux fois plus
intelligent, mais nul doute que la machine pourrait travailler à
augmenter indéfiniment ses capacités, lesquelles en une seule année
augmenteraient « beaucoup ». En revanche, l’intelligence
biologique de l’homme varie très lentement. Je ne suis pas du tout
sûr que la moyenne des hommes aujourd’hui surpasse en intelligence
Homère ou Platon. On arrive donc à ce que certains penseurs
appellent une singularité, c’est-à-dire un moment du temps où les
choses changent si radicalement qu’on passe d’un monde à un autre
sans qu’ils soit possible de prévoir ou d’imaginer quoi que ce soit.
On ne peut rien penser en deça de la singularité que le big bang a
constituée, et de même on ne peut rien penser, par la force des
choses, de ce que serait un monde habité par une forme
d’intelligence très supérieure à la nôtre. Et de fait, une
machine capable de penser extrêmement vite, disposant instantanément
de tout le savoir accumulé depuis le début de la période
historique ressemblerait un peu à l’idée que nous nous faisons des
dieux. Il y aurait très vite infiniment plus de distance entre nous et cette
entité qu’il n’y en a actuellement entre nous et le chimpanzé, et
cette distance, de jour en jour, et non pas de million d’années en million d’années, ne cesserait de s’approfondir.
Nous sommes donc actuellement face à
cette alternative : ou bien nous parvenons à donner naissance à une
intelligence artificielle supérieure à la nôtre, et à ce
moment-là nous pourrons être contents de nous, ou bien nous n’y
arrivons jamais et c’est toute l’ambition prométhéenne de
l’expérience humaine qui en prend un coup : nous ne serons toujours
qu’une variété de singes un peu plus évolués que les autres. Si
nous ne réussissons pas, nous pouvons perdurer misérablement comme
nous le faisons depuis quatre millions d’années. Mais si nous
réussissons, ipso facto nous disparaissons en ce sens que nous
n’avons plus sur la planète qu’un statut relativement équivalent à
celui des singes et des dauphins, puis des chiens, puis des canards,
puis des oursins, etc.. Triste perspective !
Ce type de spéculation n’est pas du
tout de l’ordre de la fantaisie et n’a rien à voir avec les
révélations sur les différentes manières d’envisager la fin du
monde qui nous viennent des religions et auxquelles vous ne croyez
pas plus que moi. Les gens qui travaillent sur ces questions sont à
peu près dans les mêmes questionnements et les mêmes inquiétudes
que ceux qui oeuvraient du côté de Los Alamos à la mise au point
de la première bombe atomique. Quand on en décrivait les effets
dans le cadre d’une étude purement théorique, cela paraissait
inimaginable : un pur délire. Mais c’était bel et bien possible et
on ne le sait que trop. On a tout lieu de rigoler quand on entend
parler de l’Antéchrist et de la bête de l’Apocalypse, mais la
machine dont je parle finira nécessairement pas exister, elle est
l’avenir d’une intelligence qui n’en est encore qu’à ses
balbutiements, laquelle devra migrer d’un support biologique à un
autre pour devenir plus efficace. Cela m’amuse toujours beaucoup
d’entendre ces émissions de vulgarisation où on évoque la « vie »
sur d’autres planètes. Je gagerais que s’il y a des formes
d’intelligences dans l’univers, elles ne correspondent pas du tout à
ce que nous appelons la vie au sens biologique du terme. Ce sont
plutôt des machines, au sens large du mot, capables de se modifier
au niveau atomique et selon les procédés que commencent à
maîtriser les nanotechnologies : dès que la vie devient
intelligente et qu’apparaissent la culture et la science, quelques
siècles probablement suffisent pour que l’intelligence soit dans la
nécessité de trouver un autre support que la vie biologique.
Je ne parle pas de machineS avec le s
du pluriel, encore moins de robots : le type d’intelligence que je
décris est nécessairement connecté à l’ensemble des serveurs de
la planète, c’est le réseau lui-même qui devient, à un moment
donné, intelligent, et commence à se suffire à lui-même. Pour les
religions existantes qui n’ont pas vraiment prévu ce type
d’évolution historique cela pose, me semble-t-il, d’assez sérieux
problèmes ! Les transhumanistes, et surtout les posthumanistes, pour
qui j’ai tout de même pas mal de sympathie, sont beaucoup moins
embarrassés.