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Commentaire de Alinea

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alinea Alinea 26 septembre 2012 23:14

Pour Romain Desbois :

Laissez-moi parler d’amour, laisser perler l’amour... raconter une histoire

Voulez-vous bien que je vous raconte une histoire d’amour qui finit mal ?

 

 

 

Au début, elles n’étaient pas cinquante, toutes pareilles ; il avait fallu qu’on m’aide à voir ; des petits trucs qu’il faut repérer et qui guident le regard : la forme des cornes, une tache blanche ici ou là, un noir parfait, un noir moiré, un noir moucheté, un brun chaud.

Il m’a fallu un peu de temps pour que, de cette masse indéterminée, elles deviennent, sans retour en arrière possible, distinctes au premier coup d’oeil, comme on repère un ami dans la foule, comme on identifie chacun dans un groupe d’amis.

Puis d’autres sont venues, issues d’autres lignées, elles furent presque cent.

 

Sous une pluie de janvier qui cingle et gèle, dans l’argile détrempé, les pieds pesant un peu plus à chaque pas, je courais devant elles, un ballot de luzerne dans les bras. Heureux de cette aubaine, les jeunes mâles me dépassaient en jetant le cul ; arrivée enfin dans le creux du pré, immobile, je coupais les cordes de mes doigts gourds ; je me dépêchais.

Les bêtes tournent autour de moi sans menace, rassemblées, je disparais au milieu d’elles. je sens leur souffle chaud, leurs cornes m’effleurent et je leur jette comme je peux des morceaux de listes effilochées. Elles sont si proches que, soulevant la tête, elles m’emporteraient dans le berceau de leurs cornes.

De ma vie je ne me suis sentie aussi bien entourée.

 

Et c’est ainsi que l’histoire d’amour a vraiment commencé, avec cette fusion, cette perfection, même avec moi en imperméable et en bottes, là, au milieu.

 

Je ne voyais plus des vaches et des taureaux, je ne savais plus qu’elles étaient vaches ou taureaux ces bêtes que j’aimais, entendais et voyais ; elles m’ont appris toute la sagesse que je possède.

Je m’endormais au pied d’un arbre, et pendant que je faisais ma sieste, Sophie venait poser ses sabots contre mon flanc et ruminait à l’aise. C’était la vache dominante, elle me protégeait des débordements, des maladresses, des malencontres. Quand j’ouvrais les yeux, elle était là, chaude et proche, je n’osais bouger un cil, comme avec un amant qui se serait endormi contre mon épaule, ankylosant mon bras et que le moindre mouvement réveillerait. Cet inconfort m’était cher, toute la fragilité et la temporalité des êtres inscrites dans l’éternité.

C’était de l’amour pur : on ne peut pas caresser une vache comme on caresse son chien, on ne peut pas flatter une vache sauvage comme on flatte son cheval ; on peut juste murmurer des choses tendres, et c’est sans nécessité.

 

Puis il y avait Mambo, mon grand taureau, noir d’un velours luxueux ; il m’aimait tant qu’il sautillait en feulant doucement et remuait ses cornes en une danse tranquille et très belle quand il marchait à côté de moi, je sentais son souffle sur mon épaule, je marchais comme une fée. Si je tournais la tête, je voyais ses beaux yeux briller sous ses grands cils, briller d’une excitation joueuse que je surveillais jusqu’à m’esquiver avant qu’il n’oublie que ma peau était trop fragile pour une caresse de taureau...

 

 

Ils possèdent toute la sagesse du monde, ils en sont la beauté.

 

Il y avait Pétou ; nous nous étions pris en duel, un jour fameux où, récalcitrant à rejoindre le troupeau, il chargeait mon cheval si je me montrais trop insistante et nous partions tous trois dans une course folle, nous revenions, nous repartions dans des fuites, des détours, des attaques ou des revirements brutaux pour qu’au bout d’un temps long, las, il se soumette enfin.

 

Mon grand Moïse qui exigeait des palabres infinies pour prendre ce passage inconnu vers d’autres espaces ; face à face, le cheval et le taureau, la femme et le taureau, je lui parlais , je lui disais exactement ce qu’il devait faire, convaincante, et lui, finalement confiant.

 

Cet amour-là n’a pas d’équivalent, adéquation parfaite d’une gravité légère, tant qu’elle nous transporte dans des recoins de notre être jusque là insoupçonnés.

C’est folie ; mystique ; mes amours étaient pour d’autres des bêtes de somme, des bêtes de boucherie.

Mais quel amour de vigilance, d’attention et de réciproque abandon.

 

 

J’ai rôdé dans leur bois en pleurant, en râlant, en criant jusqu’à casser ma voix, d’une odeur à une autre, d’un corps gonflé à un autre, d’un mort à une autre.

Champs de bataille sans guerre déclarée ; homme plein de venin, de poison jusqu’à son âme, aux crimes parfaits, absent des lieux, introuvable, impuni.

J’ai cherché Rosalie, la mienne, ma vache offerte en cadeau d’anniversaire ! Après tous ces cadavres, je l’ai vue, j’ai fermé les yeux et derrière mes paupières, quelque chose m’intriguait. Sa robe était luisante, elle vivait.

Sa bouche était de carton pâte, des vers de mouches envahissaient ses naseaux, les fourmis rouges attaquaient sa vulve.

En me voyant si proche, d’instinct, elle remua ses cornes mais son geste n’était plus qu’une amorce de défense, une détresse infinie, une plainte digne, fière encore, ma belle.

J’ai plongé dans leur agonie, dans leur souffrance stupéfaite, dans leur interrogation, leur incompréhension, dans l’atroce longue marche de ma Rosalie pour rejoindre son petit, cette douleur qui est nôtre, l’abandon.

 

Je ne pouvais rien. Je n’ai jamais rien pu. Et je ne pourrai rien.

 

Je ne veux plus rien savoir des tergiversations administratives, des impuissances, des doutes, de l’indifférence. La douleur était si vive. L’impuissance était si grande.

La solitude immense.

Au bout de longs mois, je n’ai trouvé qu’une explication à ces crimes : la « récolte » des massacres !

Depuis la vache folle, les cornes de tous les bovins sont sciées à l’abattoir ( vérification sanitaire) ; aussi, les « amoureux de la bouvine » ne peuvent-ils plus s’en procurer pour décorer leur salon ; et les petits trafics et les petits trafiquants en sont pour leurs frais !

Le massacre de ma Rosalie, précieusement surveillé, trône dans ma cuisine. Cela fait quelques temps que je ne lui promets plus, chaque matin, de la venger.

Lassitude de mon impuissance qui ne pourra pas tenir ses promesses.

Je suis vaincue.

 

J’écris ce pauvre texte à la mémoire de mes amours perdues, au mal qui m’étreint encore et qui ne laisse aucune place à la haine parce qu’il n’y a plus de haine quand on est anéanti.







S


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