Nous voilà un peu plus au cœur de notre propos car le peuple
juif a toujours été aux prises, dès la naissance de la Diaspora, avec les enjeux
de l’hétérogène, tiraillé ou contraint de choisir entre conversion, assimilation
ou au contraire fidélité, observance, attention portée à la transmission.
Les Juifs ont pour destin une pure transmission, parfois
réduite à un nom (« Juif ») ou à une répétition qui compte sur le
hasard pour se renouveler. Or, enfouie, la judéité n’est pas forcément
inactive. (Daniel Sibony). La judéité est transmise à l’insu de ses héritiers
telle une flamme qui brûle et qui crée. Derrida parle de « mémoire sans
représentation ». Or, nous dit Henri Atlan, les juifs s’incrustèrent dans
le temps, non dans l’espace, en termes de Spinoza : dans la pensée, non
dans l’étendue.
La collectivité se nourrit de notre besoin d’appartenance et
nous promet en échange sécurité et avenir. Débordant la petitesse individuelle,
grande et puissante, elle présente également l’avantage d’alimenter l’amour et
l’estime de soi – donc, le narcissisme – de ceux qui s’investissent comme ses
membres. En revanche, l’humiliation collective (fût-elle imaginaire, peut
s’avérer intolérable.
Il apparaît légitime de définir le narcissisme
d’appartenance comme l’investissement narcissique, par le Moi, d’une
collectivité. Dans certaines conditions, il est susceptible de se radicaliser,
de s’exacerber, devenant alors un nationalisme : celui d’un individu ou de
toute une partie d’une collectivité nationale.
Un Etat-nation nationaliste favorise l’obéissance du
citoyen. C’est sous son couvert et donc sans culpabilité que pourront être
satisfaites les pulsions destructrices. Les soldats nazis furent généralement
très obéissants aux ordres.
Les juifs sont certainement parfois l’objet de sentiments
envieux. L’envie est, pour ceux qui l’éprouvent, une veine qui bat fort et qui
est susceptible de mettre en action des sentiments sanguinaires. Or l’envie
éprouvée par l’antisémite ne prend l’avoir, la possession que comme point de
départ ; ensuite, elle fonctionne au niveau de l’image, terrain favori de
Narcisse. L’image reçue sera retraduite en termes de l’être : « Si le
juif réussit, alors moi, suis-je un incapable ? ». L’envieux ne vient
pas en l’occurrence « pousser » l’autre pour prendre sa place, mais
narcissiquement garde la sienne en supprimant la notion d’envie, avant de
procéder à la suppression…du juif, gênant par l’image de sa réussite.
Comme le sien qu’on va détruire en dépit de ses richesses, parce
qu’il se détourne à son propre bénéfice, le juif détourne ses apports du
pays d’accueil. C’est un ingrat et un traître, alors qu’on a tant fait pour
lui ! clame la presse. Ce genre d’antisémitisme est particulièrement
dangereux. Impossible d’exister l’un et l’autre, encore moins l’un avec
l’autre. L’autre, le juif, doit être éliminé et la mémoire du meurtre, effacée,
pour garder une bonne image des tueurs.
La sympathie gaucho-altermondialiste : s’il n y avait
cette possibilité de se reconnaître immédiatement dans la cause de ceux qui
seraient victimes de ces sournois qui sous d’apparentes faiblesses et implorant
la sympathie universelle dissimulaient une armure offensive.
Après tout, la mondialisation, ils y sont habitués, pour
avoir été propulsés aux quatre coins de la planète – ils connaissent ;
cela ne les a pas empêché de conserver leur foi et leur identité.
C’est aussi la charnière d’une œuvre immense, la Bible, qui est à la fois une
loi, un enseignement, un narratif, une fresque, un chant qui situe l’histoire
d’un peuple dans les origines de l’humanité. La Torah, c’est la source et
l’essence même de la particularité de ce peuple, différent de tous les autres,
tout en étant leur semblable et qui assure sa survie au prix de sacrifices, de
souffrances, et de persécutions. C’est cette singularité de ce peuple,
symbolique des origines qui est à la source de l’antisémitisme, mal chronique,
profond, sorte de psychose qui se manifeste par des symptômes plus ou moins
aigus revêtant des formes diverses selon les époques et les lieux.
Jean Genet définit ce que l’on appelle « la question
juive » : - le peuple le plus ténébreux dont on ne cerne pas
les contours de l’être : religion ? race ? ethnie ?
communauté linguistique, culturelle, géographique ? celui dont
l’origine se voulait à l’origine : le père, porteur de la loi, qui
vient s’interposer entre la mère et l’enfant, celui qui sépare les sexes, le
bien et le mal, celui qui menace le transgresseur de castration. Père du
christianisme et de l’islam. A l’origine du monothéisme et son vecteur
permanent. – qui se désignait Nuits des Temps : le peuple, tel le
père, qui était là avant notre naissance, empêcheur de rapports fusionnels. Ce
peuple-père-fondateur, qui, au lieu de mourir, tel tout père qui se respecte,
est toujours présent en tant que témoin encombrant de notre préhistoire, de nos
trahisons, de nos abandons, de nos lâchetés, de nos barbaries.
Ces origines dont parle Genet et auxquelles tous les
antisémites se réfèrent, consciemment ou inconsciemment, c’est le message
véhiculé par la Bible,
tant par sa loi que par son récit et dont chaque juif est nolens volens,
porteur.
Contrairement aux mythologies qui sont des projections des
conflits humains sur des dieux, la
Torah raconte le roman familial de l’homme, capable de
recevoir la parole émanant d’un Dieu infini qui lui réserve un espace de
liberté pour penser et agir.
Ils sont animés d’une confiance particulière dans la vie,
comme celle que confère la possession secrète d’un bien précieux, d’une sorte
d’optimisme ; les gens pieux parleraient de confiance en Dieu.
La représentation du juif comporte, en effet, tous les
éléments de l’ambivalence à l’égard du père : admiration – mépris, envie –
répugnance, fascination – phobie, surévaluation – fécalisation. On le
représente comme vieux, sale, rigide, obstiné, jouisseur, concupiscent,
accapareur, vicieux, cupide, mesquin, sournois, tricheur, manipulateur,
roublard, etc. On lui reproche son attachement aux jouissances, sa rapacité,
son amour de l’argent. Ce sont autant d’allusions au corps, à la matière et en
fait au refus, par les juifs, du Christ, pur esprit détaché de l’univers du
matériel.
Avec l’ouverture des ghettos et l’émancipation, le juif
devenu citoyen sera rejeté apparemment pour son a-normalité, pour
l’impossibilité de pouvoir le classer dans une des cases
conventionnelles : nationale, religieuse, ethnique, linguistique,
géographique. Ce sera un peuple « sans foi ni loi, sans feu ni
lieu », un corps étranger, tentaculaire, cosmopolite, comploteur,
conspirateur. Le juif sera détesté pour sa réussite, pour ses échecs, pour sa
richesse et pour sa misère, pour sa générosité et pour sa ladrerie.
Restons vigilants sans paranoïa avec discernement sans excès
et toujours solidaires de notre seul avoir : Israël.
AM ISRAËL HAÏ
Sim Azou