Avec des moyens dérisoires, le terrorisme
djihadiste parvient à changer nos vies en profondeur. Pour l’historien ,
il est temps que l’Occident, et en particulier la France, cesse de se
flageller pour prendre la mesure d’une menace qui ne cesse de s’étendre.
Pays musulmans et occidentaux vivent depuis le 11 septembre 2001 sous
l’empire du terrorisme. En dehors des guerres d’Irak et de Syrie, on
estime à plus de 190.000 décès et 200.000 blessés les victimes du
terrorisme islamique international. Depuis seize ans, six attentats sont
commis quotidiennement dans le monde, soit 31.500. Ces chiffres sont
énormes (victimes d’attentats, organisateurs, complices, candidats au
suicide…), mais pour une guerre planétaire d’aussi longue durée, le
chiffre est à relativiser.
Dans les guerres civiles du Liban, d’Algérie, d’Irak, de Syrie, du
Yémen, du Soudan, d’Afghanistan, de Yougoslavie, de Tchétchénie, etc.,
le bilan n’est jamais inférieur à 200.000 morts. Il est même parfois
très supérieur : plus de 400.000 morts en Syrie en cinq ans.
À cette aune, le terrorisme international est pour ses commanditaires
une guerre très rentable en termes de terreur, de notoriété, d’impact
médiatique et idéologique, de communication politique…
Face aux attentats, les États arabes et occidentaux investissent des
sommes gigantesques : reconfiguration des moyens de transport et de
défense, embauche de millions d’agents dans la sécurité (gardiennage,
aéroports, transports, police, services de renseignements, armées). Le
terrorisme occupe la une des médias après les gros attentats et il
change les modes de vie de nos sociétés. Or tout cela est atteint par
des moyens financiers et humains réduits, voire dérisoires, pour des
commanditaires riches de milliards de pétrodollars, et au vu des
millions d’hommes disponibles au coup de feu faute de perspectives
meilleures. On déplore que des malades mentaux et autres personnes
fragiles (prisonniers, émigrés, déclassés, délinquants, drogués, etc.)
fournissent la main-d’œuvre des attaques. Mais qui étaient les SA du
nazisme ? Des déclassés, d’anciens combattants, des victimes de guerre et
du chômage de masse, des délinquants, des fous. Rien de neuf.
Seule une poignée d’intellectuels
algériens, souvent exilés car condamnés à mort par leurs islamistes, mus
par le souvenir de leur expérience personnelle et nationale des années
1990, met en garde les élites européennes contre la faiblesse
Ce terrorisme fonctionne en outre très bien, puisqu’il atteint ses
buts de guerre. Certes, le drapeau d’al-Qaida ou de Daech ne flotte ni
sur Londres ni sur Damas, Israël n’a pas disparu et la France ou
l’Arabie saoudite ne sont pas à feu et à sang. Mais le cas français
depuis les attentats de Merah en mars 2012 illustre la stratégie
gagnante des terroristes : radicalisation religieuse et passages à
l’acte, islamisation et conversions, banalisation du crime et de
l’horreur, frivolité des élites médiatiques et des notables, compassion
et culture de l’excuse des sociologues médiatisés, couardise ordinaire
des élites politiques, tout y est.
Seule une poignée d’intellectuels algériens, souvent exilés car
condamnés à mort par leurs islamistes, mus par le souvenir de leur
expérience personnelle et nationale des années 1990, met en garde les
élites européennes contre la faiblesse, la politique de l’autruche,
l’aveuglement, les bons sentiments et finalement l’esprit munichois,
dont le seul débouché est la collaboration.
Or depuis les attentats de Madrid (mars 2004), de Londres
(juillet 2005) et de Toulouse (2012), la radicalisation ne faiblit pas
mais s’intensifie. La France a envoyé le plus gros contingent d’Europe
occidentale d’apprentis djihadistes en Syrie ; en trois ans, le nombre des « radicalisés » y a triplé (19.000
personnes). La prison comme incubateur de radicalisation salafiste n’en
est qu’un des vecteurs. La « déradicalisation » conduite dans
l’improvisation, l’ignorance de l’islam et de la religion par de
présumés experts a vite montré ses limites, voire son inutilité. Mieux
vaudrait réfléchir aux régimes d’historicité dévoilés par l’historien
François Hartog et aux horizons d’attente de nos terroristes et autres
radicalisés, qui se contrefichent des aspirations petites-bourgeoises de
la société assurantielle et hygiéniste.
On fait en France du terrorisme une affaire franco-française quand elle est mondiale. Il en est de même à l’étranger.
Il n’y a jamais eu autant de femmes voilées en France ou en
Angleterre qu’en 2017, et dans ses versions salafistes ou Frères
musulmans, le voile a explosé depuis 2015. Tant de marchés, de centres
commerciaux, de banlieues, voire d’universités en attestent. Les grandes
organisations de la mouvance des Frères musulmans et leurs porte-parole
se présentent même en pacificateurs des musulmans et de la société
française, et le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)
intervient dans des établissements scolaires et des rectorats ! Au lieu
d’éloigner des musulmans du fondamentalisme, le terrorisme semble en
accroître le cercle.
Dans la France d’il y a vingt ans, quand les armes de guerre avaient
déserté les villes, seuls les scénarios d’Al Pacino ou de Coppola
présentaient d’impensables scènes de guerre. Aujourd’hui, en pleine
région parisienne, un criminel peut égorger un couple de policiers à
domicile devant leur enfant, ou un homme d’âge mûr rafaler à la
kalachnikov un bus de policiers sur les Champs-Élysées. Et le 17 août, une camionnette écrase des touristes en plein quartier touristique de Barcelone !
Ces images sont tellement inconcevables que le seul moyen de les
occulter est de les scénariser, de les minorer, de les relativiser. À
les regarder en face, leurs conséquences sont trop engageantes. Alors,
le crime est justifié par la pauvreté, l’exploitation, la déficience
mentale, la drogue, la domination, etc.
Pendant la guerre civile algérienne, Paris était la capitale du « qui
tue qui ? ». Par haine du régime algérien (quelles qu’en soient les
raisons), des « experts » avaient décrété que cette guerre (égorgements,
attentats, crimes de masse, etc.) était planifiée par les services
secrets algériens et que les terroristes étaient en fait des victimes.
Aujourd’hui, les descendants de cette étrange école déplorent la
domination qui pèse sur les épaules des exploités de banlieue et les
conséquences de notre politique guerrière en Afrique et dans le monde
arabe.
Or les faits démentent tout cela. La Suède, qui n’a jamais colonisé
et accueille des centaines de milliers de réfugiés, est frappée. La
plupart des attentats ont lieu dans des pays musulmans, où le nettoyage
ethnique et confessionnel (comme les yazidis) se pratique à grande
échelle, sans rapport avec l’impérialisme occidental. Mais rien n’y
fait, les vieilles antiennes se renforcent. On fait en France du
terrorisme une affaire franco-française quand elle est mondiale. Il en
est de même à l’étranger.
Le problème est que le terrorisme fonctionne. Il peut même changer le
résultat des élections, comme l’a démontré l’attentat de Madrid en
2004, voire celui de Manchester en mai 2017. Cela peut même changer le
résultat d’un match de foot comme à Dortmund. Et à force d’attendre, de
nouveaux périls s’amoncellent.
* Pierre Vermeren est professeur d’histoire du Maghreb
contemporain à l’université Panthéon-Sorbonne. Il a récemment publié « Le
Choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabes »
(Odile Jacob, 2015).
Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 21/08/2017