@Clocel
Très bonne suggestion qui tombe fort à propos !
Ci-après une excellent contribution dont voici la source : https://aldoror.fr/2016/12/11/la-parabole-du-grand-inquisiteur/ qui offre d’autres lectures remarquables.
Dostoïevski a placé, au cœur des Frères Karamazov, un conte philosophique et fantastique qu’on connaît ordinairement sous le nom de Parabole du Grand inquisiteur.
Ivan
Karamazov fait à son frère Alexei, qui s’apprête à devenir moine, le
récit imaginaire d’une visite du Christ sur terre, en Espagne, à
l’époque de l’Inquisition.
Le Christ arrive à Séville, au milieu des autodafés où brûlent les
prétendus hérétiques, est reconnu par le peuple avant d’être arrêté par
le Grand inquisiteur qui le jette en prison et lui explique qu’il ne
veut pas de son retour car, l’Eglise ayant constaté que l’homme était
trop faible pour porter le fardeau de sa liberté, elle a pris les choses
en mains, a délibérément tourné le dos au message évangélique pour
imposer sa propre volonté aux hommes et les rendre ainsi heureux.
Le
conte consiste essentiellement en le long monologue explicatif que le
Grand inquisiteur tient au Christ, qui ne parle pas mais sourit à son
interlocuteur d’un sourire plein de compassion.
Le discours du Grand inquisiteur est une sorte de revisitation hallucinée de l’histoire humaine au travers de l’épisode des trois tentations du Christ,
dans le désert : au Christ qui vient de jeûner quarante jours, Satan
vient proposer, tour à tour, de transformer les pierres en pain pour
nourrir le monde, de se jeter du haut du Temple pour voir si son père
viendra le sauver avant qu’il ne heurte le sol et de se prosterner
devant lui, le diable, pour acquérir pouvoir sur l’ensemble des peuples
et des nations. Et à ces trois propositions, le Christ dit non, refusant
ainsi de s’attacher les hommes par le recours au miracle, au mystère ou
à l’autorité.
Aurait-il accepté
l’une de ces solutions que ça n’est plus en toute liberté que les hommes
l’auraient suivi : ils l’auraient suivi et aimé sous l’emprise de la
faim, de la magie, ou de la force. Or, c’est la liberté que le Christ
est venu apporter, non l’esclavage ou l’obéissance, et c’est pourquoi il
a refusé de marcher sur le chemin de la facilité que lui montrait le
Tentateur.
Pour le Grand inquisiteur,
pourtant, ce choix de la liberté n’est pas un choix aimant. Ce n’est
pas le choix qu’aurait dû accomplir le Dieu rempli d’amour et de
compassion envers les hommes. Si le Christ avait vraiment aimé les
hommes, dit le Grand inquisiteur, il aurait su leur faiblesse, leur
gaminerie, leur incapacité à se laisser guider par le seul bien. Sachant
cela et les aimant, il ne leur aurait pas imposé une liberté dont ils
souffrent au fond d’eux-mêmes, qui leur pèse et dont ils sont incapables
de se dépêtrer.
Satan a donné à
Jésus trois possibilités de guider les hommes vers la bonne voie sans
leur imposer le poids du libre choix : leur garantir leur pain
quotidien, accomplir devant eux des miracles, les gouverner. Le Christ a
refusé ces trois choix, ces trois voies, pour laisser aux hommes leur
libre-arbitre et ses affres.
Mais le
fardeau étant trop lourd, l’Eglise, explique le Grand inquisiteur, a
décidé d’en décharger les hommes. Elle l’a fait au IVème siècle, en
unissant le trône de Pierre à la couronne des Césars. En acceptant de
devenir pouvoir temporel, elle a accepté de prendre sur ses épaules le
poids de la liberté, et d’en alléger les hommes qui ne sont désormais
plus contraints à choisir, mais seulement à obéir : quelques dizaines ou
centaines de milliers d’hommes, le Grand inquisiteur et ses semblables,
assument désormais les choix de l’humanité entière, prenant seuls la
responsabilité de la liberté pour ne laisser aux hommes que le confort
de l’obéissance. Et c’est ainsi que, même s’ils protestent, comme le
feraient des enfants, les hommes sont heureux.
A
la fin de l’entretien, le Grand inquisiteur explique qu’en trahissant
le message de l’Evangile et le Christ, il pense avoir agi comme il
devait le faire, par amour vrai de l’humanité. Et que c’est pour cela
qu’il condamnera le Christ à être brûlé vif, comme hérétique, quand une
sentence lui sera demandée.
« S’étant tu, le Grand
inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui
pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui
un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en
discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque
chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans
prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec
douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa
réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose
tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et
lui dit : »Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais ! » »