En fait, il faut aller plus loin. Comme dans « Les Deux
Oncles » ou « Mourir pour des Idées », la réticence de Brassens
à emboiter le pas au patriotisme évoquée par cette chanson n’est pas seulement
une position pacifiste, mais un des aspects de sa conception anarchiste du
monde. Il se méfie de l’Armée, des Gouvernements, des Eglises et de tout ce qui
peut limiter la liberté individuelle. Pour lui, les guerres ne sont que la
manifestation de la violence légitime des gouvernements animés par le
nationalisme.
Il a écrit la Guerre de 14-18 à la fin du conflit algérien.
Le sujet était encore brûlant, les « patriotes » étaient humiliés par
cette ultime défaite qui marquait presque la fin de l’histoire coloniale du
pays, et la chanson de Brassens se moquait de ce patriotisme aveugle qui avait
été la ligne politique des différents gouvernements français dans des aventures
militaires aux succès mitigés, comme en Indochine. En 1962, les Poilus de 14-18
étaient encore très nombreux, les plus jeunes avaient un peu plus de soixante
ans. La boucherie de Verdun enseignée comme une victoire patriotique et
héroïque renforçait l’unanimité autour de la figure du Poilu, et la chanson a
provoqué un tollé. Brassens a expliqué dans une interview à Elkabbach qu’il ne
voulait pas choquer, ni froisser les Poilus qu’il considérait plutôt comme des
victimes.
Mais qu’est-ce qui reste dans l’inconscient collectif ?
Les leçons d’histoire formatées, les cérémonies du 11 Novembre ou la chanson de
Brassens ?