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Accueil du site > Tribune Libre > La basilique gauloise de l’empereur Magnence

La basilique gauloise de l’empereur Magnence

Des basiliques gauloises du IV ème siècle comme s’il en pleuvait, c’est dingue ! Hubert Reeves le répétait encore ce samedi ; la recherche scientifique ne consiste pas à dire la vérité mais à apporter des preuves ; en fait de preuves convaincantes, on attend toujours celles que les fouilles archéologiques du mont Beuvray devaient nous apporter concernant l’identification de Bibracte. En revanche, c’est bien mon identification à Mont-Saint-Vincent qui, à chaque nouvel article, nous permet de remonter le fil d’Ariane de notre histoire antique tout en la remettant gravement en question.

Eh bien oui ! Nous retrouvons enfin la logique de l’Histoire. Rome n’est pas la seule cité à avoir élevé des basiliques à ses empereurs romains, la Gaule l’a fait aussi : l’actuelle cathédrale de Chalon-sur-Saône pour l’empereur gaulois Posthumus, celle d’Autun pour Constantin, la basilique de Vézelay pour l’empereur Julien... et puis, la basilique de Saulieu pour l’empereur lète Magnence.

Oui, je sais ; face à un ministère de la Culture aveugle et sourd, le combat est inégal mais l’internet a prouvé qu’elle peut faire plier toute forme de dictature, y compris celle de la pensée officielle.

Je n'ai pas étudié le sujet pour les autres régions que la Bourgogne mais je pense qu'elles ne pouvaient pas faire autrement que suivre son exemple. Je ne comprendrais pas que chaque cité gauloise n'ait pas voulu sa basilique alors que le pays éduen en avait plusieurs. Que représentent les vignettes à deux tours de la carte de Peutinger sinon des façades de basilique ? Et si la basilique de Vézelay n'y est pas indiquée, cela indique seulement que la carte a été rédigée avant que l'édifice ait été achevé.

Pour construire de tels monuments, beaucoup plus que l'architecte, c'est la main-d'oeuvre qui devait poser problème. Si Posthumus a rétabli la sécurité en Gaule, cela signifie, ipso facto, qu'il a ramené à Chalon-sur-Saône, un nombre plus ou moins conséquent de barbares qui, après avoir franchi clandestinement le Rhin, semaient la désolation dans le pays. Que pouvait-il en faire sinon les envoyer comme domestiques travailler dans les champs, après toutefois les avoir "dressés" comme c'était l'usage à cette époque ? La solution intelligente était de les encadrer en les soumettant dès leur arrivée à un travail d'intérêt général, sans oublier la formation civique, autrement dit : leur faire construire une basilique. Lorsque le rhéteur Eumène écrit que Constance-Chlore avait ramené de ses campagnes de nombreux barbares (1), que pouvait-il en faire, dans un premier temps, sinon les utiliser comme main-d'oeuvre bon marché pour construire la basilique d'Autun ? Quand l'empereur Julien part en campagne contre les bandes errantes, en passant par Saulieu (2), il a bien fallu qu'il les regroupe près de centres urbains pour les intégrer, les uns à Vézelay, les autres à Saulieu, là où ils avaient probablement été précédés par d'autres, là où s'élèvent aujourd'hui les édifices qui témoignent de leur installation. Tout cela montre bien une volonté politique de la cité de Bibracte/Augustodunum de s'étendre vers le nord. Ne soyons pas naïfs ! En augmentant leurs vassaux, les Eduens accroissaient leurs possibilités de mobilisation et leur puissance militaire. Bien plus, si on l'appelle sous les drapeaux, il accourt : on le façonne rudement à l'obéissance, on emploie la verge, et il se réjouit encore de voir son nom inscrit sur nos rôles. (3)

Magnence était né parmi les barbares. Il avait été élevé au milieu des Lètes, peuples anciennement immigrés en Gaule, où il avait appris la langue latine...Marcellinus, célébrant la fête de la naissance de son fils, invita Magnence et plusieurs autres à un grand festin. Le festin ayant été continué jusqu'à minuit, Magnence se leva de table, sous prétexte de quelque nécessité, et parut un peu après devant les convives, revêtu de la robe impériale. Ils le proclamèrent à l'heure même empereur et les habitants de la ville d'Augustodunum (Mont-St-Vincent) où se faisait le festin, confirmèrent cette proclamation par leurs suffrages(4).

C'est une très grave erreur que font les historiens en voyant dans l'élévation d'un fils de barbare à l'empire le signe d'un pays qui tombe en ruines. Contrairement à tout ce qu'on a pu dire à ce sujet, jamais la Gaule n'a été aussi prospère. Les prisonniers barbares ramenés par Maximien, Constance Chlore et Constantin ont été un facteur déterminant de progrès économique. Cette arrivée brutale de travailleurs bon marché en Gaule peut être comparée à l'introduction du machinisme agricole dans l'Europe du XXème siècle. C'est grâce à ces barbares qu'une politique de grands travaux a pu être entreprise. De grands monuments se sont dressés vers le ciel ; des villes-champignons sont sorties de terre à l'image d'Autun et nombre de Gaulois sont devenus de riches propriétaires fermiers entourés d'une nombreuse domesticité ; leurs domaines couvraient des villages entiers d'aujourd'hui. Il faut rendre justice à ces descendants de barbares que les Gaulois appelaient “Lètes”. Ils ont joué le jeu et accepté leur condition. Les meilleurs d'entre eux se sont engagés dans l'armée, laquelle, en raison d'une désaffection probable de la classe gauloise enrichie, leur a permis plus facilement d'acquérir un rang qui correspondait à leur véritable valeur. Le choix d'un Lète comme empereur cache une raison politique. En agissant ainsi, Marcellinus a rallié autour de sa personne et autour de ses troupes gauloises, non seulement les soldats lètes, mais aussi leurs cousins. Magnence, pur métis, était fils de mère britannique et de père franc.

La basilique de Saulieu est l'un des plus beaux monuments de la Bourgogne. Peu de monuments présentent des chapiteaux aussi merveilleusement sculptés. Elevée très probablement avant Vézelay, nous sommes toujours dans le processus gaulois de la naissance d'un nouvel empereur à l'empire. Conformément à l'annonce prophétique du protévangile de Jacques, la vierge s'est remise en route portant l'enfant sauveur mais contrairement à Autun, celui-ci ne se prétend plus futur maître du monde (pas de globe et pas de main posé sur le globe). 

Pourquoi ne voit-on pas, ici, de nativité comme à Autun ? Les bâtisseurs de Saulieu auraient-ils préféré faire naitre le nouvel empereur dans le symbole de la résurrection ? Difficile, en effet, de ne pas voir dans la scène représentée un passage de l'évangile de Jean (5). Le tombeau est vide. Les linges mortuaires restés sur place témoignent de la résurrection comme Jean le dit. L'ange est là pour annoncer la nouvelle, un seul au lieu de deux mais ce n'est pas un problème. Comme le dit cet évangile, Jésus apparait aux femmes dont l'une, honorée d'une auréole, touche sa robe. Est-ce Marie de Magdala ? Mais alors pourquoi y a-t-il deux tombeaux et donc deux résurrections ? Magnence serait-il sorti du petit alors que Jésus de Nazareth, qui était maintenant au ciel, serait sorti du grand ? L'hypothèse du professeur Chastagnol que j'ai rappelée dans un précédent article serait-elle confortée par ce chapiteau mais à condition de l'appliquer également à Magnence (6) ? Et pourquoi à Autun, n'y a-t-il qu'un tombeau ? Et puis, que signifie ce chapiteau de Vézelay qui semble être - en conformité avec la pensée de Julien - une caricature diabolique de Constance proclamant sa croyance dans les quatre évangiles ? Le cercle cultivé éduen qui dissertait avec Julien, quand il était à Vienne, ne pouvait ignorer, et ces textes et la polémique à ce sujet. Contrairement à Magnence, il est impossible d'imaginer que les bâtisseurs de Vézelay ait présenté Julien comme une réincarnation du Christ ; ce qui signifie que les membres du sénat éduen, forcément représentés sur le tympan de Vézelay, ne pouvaient pas l'être officiellement comme une réincarnation des apôtres. Le mystère reste entier. Comme je l'ai dit au début de mon article, en tant que chercheur, je ne cherche pas à convertir mais à proposer des éléments de preuve.

Photos www.art-roman.net et www.romanes.com

Notes.
1. Panégyrique de Constantin-Auguste, chapitre IX.
2. Ammien Marcellin, Histoire, Livre XVI, 2.
3. Panégyrique de Constantin-Auguste, chapitre IX
4. Julien, Consance ou de la royauté, 6. Zozime, Histoire romaine, Constance.
5. Evangile de Jean, 20, 5-17.
6. André Chastagnol, le Bas-Empire.

Voir mes précédents articles dont celui-ci est la suite : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/au-iiieme-siecle-le-plus-beau-86738. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/iveme-siecle-la-basilique-gauloise-87057. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-basilique-gauloise-de-87288. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/vezelay-la-basilique-de-l-empereur-87450

 

 




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2 réactions à cet article    


  • Antenor Antenor 26 janvier 2011 19:16

    L’humilité qui se dégage des chapiteaux de Saulieu s’explique sans doute par la déception qu’ont engendré les descendants de Constance Chlore. En Gaule, iIs sont passés du statut de « sauveurs » à celui d’ennemis à abattre.

    Si on se fie aux chapiteaux, lors de la construction de la basilique de Saulieu, les chrétiens évangélistes tenaient encore la barque éduenne à l’époque de Magnence même s’ils étaient devenus plus prudents quant à l’interprétation des textes.

    Par contre, les chapiteaux de Vezelay montrent que ceux qui contestaient les Evangiles en ont sans doute profité pour reprendre du poil de la bête et mener la rebellion contre les empereurs évangélistes. Julien s’imposait alors pour eux comme une alternative idéale.


    • Emile Mourey Emile Mourey 27 janvier 2011 11:32

      @ Antenor

      C’est un véritable casse-tête. Je ne suis pas arrivé à mettre un nom précis sur les différents courants religieux ou tendances qui devaient traverser alors le pays éduen. Ce qui me parait hautement probable est la censure éduenne qu’a dû exercer la magistrature en place concernant l’iconographie des chapiteaux. Si Julien était antigaliléen, Magnence était-il tendance arienne comme vous le supposez ? Et dans le cas de l’arianisme, quelle variante sectaire ? Mais comme Magnence n’était en fait que l’homme de paille de Marcellinus qui siégeait à Augustodunum/Mt-St-Vincent, ne faut-il pas aussi se poser la question sur celui-ci. Julien le désigne comme le « machinateur » qui a entrainé l’armée gauloise renforcée des Francs et des Lètes jusqu’à Mursa contre Constance, lequel était chrétien (évangélique) arien ; mais lorsque Julien écrit cela, c’est dans un éloge de Constance, donc avant sa conversion officielle au paganisme, avant qu’il ait tourné sa veste. Mais pourquoi, à Mursa, le franc Silvanus et le lète Magnence ont-ils apparemment lâché Marcellinus ? On ne s’en sort pas.

      Ce qui est, en revanche, intéressant de remarquer est qu’il existe des inscriptions mais des inscriptions tellement anodines qu’elles ne nous disent rien sur une tendance religieuse. On a comme l’impression qu’on a évité d’en mettre là où cela aurait créé dissension et polémique.

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