LE CONTRE EXEMPLE ISLANDAIS ou CE QU’IL FAUT FAIRE IMPÉRATIVEMENT
L’Islande et le refus de l’austérité
par
Salim Lamrani
L’Union
européenne fait aujourd’hui le choix de l’austérité face à la crise
économique mais se lance en même temps dans le sauvetage — avec des
fonds publics — des banques privées qui auraient dû faire faillite à
cause de leur mauvaise gestion. Est-ce vraiment la seule solution
viable ? Salim Lamrani se penche sur le cas de l’Islande, un exemple que
les médias et les apprentis sorciers de la finance européenne préfèrent
passer sous silence.
Réseau Voltaire
| Paris (France)
| 18 octobre 2012
Face
à la crise économique, alors que l’Union européenne a choisi la voie de
l’austérité et a décidé de sauver les banques, l’Islande a au contraire
procédé à la nationalisation des institutions financières et a rejeté
les politiques de restrictions budgétaires. Avec un taux de croissance
de 2,7% en 2012, même le Fonds monétaire international (FMI) salue le
redressement économique du pays.
Lorsqu’en septembre 2008, la crise économique et financière a touché
l’Islande, petit archipel du Nord de l’Europe peuplé de 320 000
habitants, l’impact a été désastreux, comme sur le reste du continent.
La spéculation financière a conduit les trois principales banques à la
faillite, dont les actifs représentaient une somme dix fois supérieure
au PIB de la nation, avec une perte nette de 85 milliards de dollars. Le
taux de chômage a été multiplié par 9 entre 2008 et 2010, alors que le
pays jouissait auparavant du plein emploi. La dette de l’Islande
représentait 900% du PIB et la monnaie nationale avait été dévaluée de
80% par rapport à l’euro. Le pays s’est retrouvé plongé dans une
profonde récession, avec un recul du PIB de 11% en deux ans [1].
Face à la crise
En 2009, lorsque le gouvernement a voulu appliquer les mesures
d’austérité exigées par le FMI, en échange d’une aide financière de 2,1
milliards d’euros, une forte mobilisation populaire l’a contraint à la
démission. Lors des élections anticipées, la gauche a remporté la
majorité absolue au Parlement [2].
Le nouveau pouvoir a néanmoins fait adopter la loi Icesave – du nom
de la banque en ligne privée qui a fait faillite et dont les épargnants
étaient en majorité hollandais et britanniques – afin de rembourser les
clients étrangers. Cette législation contraignait l’ensemble des
Islandais à rembourser une dette de 3,5 milliards d’euros (40% du PIB) –
9000 euros par habitant – sur 15 ans à un taux de 5%. Face aux
nouvelles protestations populaires, le Président a refusé de ratifier le
texte parlementaire et l’a soumis à référendum. En mars 2010, 93% des
Islandais ont rejeté la loi sur le remboursement des pertes causées par
Icesave. Soumise une nouvelle fois à référendum en avril 2011, elle a de
nouveau été massivement rejetée à 63% [3].
Une nouvelle Constitution, rédigée par une Assemblée constituante de
25 citoyens élus au suffrage universel parmi 522 candidats et composée
de 9 chapitres et de 114 articles, a été adoptée en 2011. Celle-ci
prévoit un droit à l’information, avec un accès public pour les
documents officiels (Article 15), la création d’un Comité de contrôle de
la responsabilité du gouvernement (Article 63), un droit à la
consultation directe (Article 65) – 10% des électeurs peuvent demander
un référendum sur des lois votées par le Parlement –, ainsi que la
nomination du Premier Ministre par le Parlement [4].
Ainsi, contrairement aux autres nations de l’Union européenne dans la
même situation, qui ont appliqué à la lettre les recommandations du FMI
exigeant l’application de mesures d’une austérité sévèr – comme en
Grèce, en Irlande, en Italie ou en Espagne –, l’Islande a choisi une
voie alternative. Lorsqu’en 2008, les trois principales banques du pays,
Glitnir, Landsbankinn et Kaupthing se sont effondrées, l’Etat islandais
a refusé d’y injecter des fonds publics, comme dans le reste de
l’Europe. Il a au contraire procédé à leur nationalisation [5].
De la même manière, les banques privées ont été contraintes d’annuler
toutes les créances à taux variable dépassant 110% de la valeur des
biens immobiliers, évitant ainsi une crise de subprime comme
celle des Etats-Unis. Par ailleurs, la Cour Suprême a déclaré illégaux
tous les prêts indexés sur des devises étrangères qui ont été octroyés à
des particuliers, obligeant ainsi les banques à renoncer à ces
créances, au bénéfice de la population [6].
Quant aux responsables du désastre – les banquiers spéculateurs qui
ont provoqué l’effondrement du système financier islandais –, ils n’ont
pas bénéficié de la mansuétude en vogue à leur égard dans le reste de
l’Europe où ils ont été systématiquement absous. En Islande, ils ont été
poursuivis par la justice et mis en prison, par Olafur Thor Hauksson,
Procureur spécial nommé par le Parlement. Même le Premier Ministre Geir
Haarde, accusé de négligence dans la gestion de la crise, n’a pu éviter
un procès [7].
Une alternative à l’austérité
Les résultats de la politique économique et sociale islandaise ont
été spectaculaires. Alors que l’Union européenne se trouve en pleine
récession, l’Islande a bénéficié d’un taux de croissance de 2,1% en 2011
et prévoit un taux de 2,7% pour 2012, et un taux de chômage oscillant
autour de 6% [8]. Le pays s’est même offert le luxe de procéder au remboursement anticipé de ses dettes auprès du FMI [9].
Le président islandais Olafur Grímsson a expliqué ce miracle économique : « La
différence est qu’en Islande, nous avons laissé les banques faire
faillite. C’était des institutions privées. Nous n’y avons pas injecté
de l’argent pour les maintenir à flot. L’Etat n’a pas à assumer cette
responsabilité » [10].
Contre toute attente, le FMI a salué la politique du gouvernement
islandais – qui a appliqué des mesures aux antipodes de celles qu’il
préconise –, une politique qui a permis de préserver « le précieux modèle nordique de protection sociale ». En effet, l’Islande dispose d’un indice de développement humain assez élevé. « Le FMI déclare que le plan de sauvetage à la manière Islandaise fournit des leçons pour les temps de crise ». L’institution ajoute que « le
fait que l’Islande soit parvenue à préserver le bien être social des
ménages et obtenir une consolidation fiscale de grande ampleur est l’une
des plus grandes réussites du programme et du gouvernement islandais ».
Le FMI a néanmoins omis de préciser que ces résultats ont été possibles
uniquement parce que l’Islande a rejeté sa thérapie de choc néolibérale
et a mis en place un plan de relance alternatif et efficace [11].
Le cas de l’Islande démontre qu’il existe une alternative crédible
aux politiques d’austérité appliquées à travers l’Europe. Celles-ci, en
plus d’être économiquement inefficaces, sont politiquement coûteuses et
socialement insoutenables. En choisissant de placer l’intérêt général
au-dessus de celui des marchés, l’Islande montre la voie au reste du
continent pour sortir de l’impasse.
Salim Lamrani