calcul -, pas le qualitatif : la conscience, la durée.
@JL
Ai-je jamais dit que la conscience apparaissait spontanément comme elle revient en quelques secondes après qu’on a dormi ? La conscience réflexive n’est pas spécifiquement humaine : les grands singes, les éléphants et pas mal d’animaux supérieurs ont un niveau de conscience qui n’est pas très éloigné du nôtre. Ce qui leur fait défaut, c’est le langage articulé. Si on n’en dispose pas, il n’est pas possible de rendre compte de ses expériences et de les objectiver.
La plus grande difficulté en informatique n’aura pas été d’implémenter sur les machines des fonctions abstraites sophistiquées : il y a longtemps qu’elles démontrent des théorèmes mathématiques fort difficiles et qu’elle battent à plate couture les meilleurs spécialistes aux échecs et même, plus récemment, au jeu de go. La difficulté, c’est tout ce qui touche à la perception du monde. Faire qu’une caméra transmette des images en haute définition, c’est très facile. La rendre intelligente pour faire en sorte qu’elle puisse exprimer en langage naturel ce qu’elle « voit », c’est beaucoup plus difficile mais ça vient tout doucement. Quand vous pourrez lui demander ce qu’elle voit, et qu’elle vous répondra en langage naturel : « je vois des pommiers, mais les pommes ne paraissent pas encore très mûres », elle répondra très exactement au cahier des charges que définissait Turing pour une machine pensante, c’est-à-dire que vous ne saurez pas si votre interlocuteur est un homme ou une machine. Dans le cas des voitures sans conducteurs qui existent déjà, il faut bien qu’elles mettent un nom sur ce qui fait leur environnement : bas-côtés réduits, ou friables, temps pluvieux ou neigeux, et qu’elles sachent, à partir de ce nom posé sur les choses, quel type de disposition il faut prendre en pareil cas pour éviter des catastrophes.
Vous voyez donc par cet exemple que ce qui est au centre des problématiques de l’IA, c’est précisément le langage dont ne disposent pas les animaux, et sans lequel il est tout à fait impossible de recourir aux banques de données qui permettent de faire face à un environnement non-programmé.
Quand vous aurez des millions d’objets interconnectés qui échangeront des informations à très grande vitesse, indépendamment de tout contrôle humain, une forme d’intelligence collective apparaîtra, qui ne sera probablement pas la même que la nôtre, mais capable bien plus vite de prendre toute sorte de décisions qui n’auront jamais été programmées par quiconque.
Je n’ai pas encore lu l’article auquel je vous renvoyais sur la notion d’émergence, mais il devrait faire allusion à ce qui apparaît lorsqu’on fait fonctionner des colonies de petits robots même rudimentaires : des comportements adaptés apparaissent, auxquels les programmeurs, souvent, n’avaient même pas pensé. Si les capacités de la mémoire et de traitement de l’information excèdent celles d’un cerveau humain -on y arrive -, il n’est guère difficile d’imaginer ce qui arrivera très vite.
Des gens comme Stephen Hawking, qui n’est assurément pas un innocent en matière de science, vous confirmeront tout cela, et c’est là-dessus que travaillent un peu partout bien des équipes d’informaticiens, dont celle de Google n’est pas la moindre. Quelquefois, ils ont des idées étranges : Hawking imagine que les machines pourraient très bien finir par nous supprimer. Mais il doit se dire qu’il y a tant de gens qui ignorent où en sont les choses, le mieux est donc peut-être, pour les forcer à comprendre l’évolution des techniques, de leur faire un peu peur, à la manière de nos bons écologistes.