@Pie 3,14
J’ai fait un voyage d’étude en 1996 en Irak et j’ai pu y toucher des
yeux les ravages de l’embargo.
En rentrant, je me suis fendu d’un billet d’humeur dans Le Soir (journal
Belge car je résidais en Belgique à l’époque), vous le trouverez ci-après. La
partie bordée d’un trait noir a été censurée et n’a donc pas été publiée :
JE SUIS CONTRE
L’EMBARGO IMPOSÉ A L’IRAK.
Tous les deux mois, les médias nous
rappellent furtivement que l’Organisation
des Nations Unies impose depuis plus de 5 ans un embargo contre L’IRAK. Un navire militaire belge est
d’ailleurs parti le 5 septembre dernier renforcer la flottille de guerre qui
contrôle cet embargo (blocus ?). Au JT de la RTBF ce jour
là,Jacques Brédael nous rassure : "Il s’agit de contrôler l’embargo contre
Saddam Hussein". Vraiment ?
UN MILLION
D’IRAKIENS EN DANGER DE MORT !
En avril dernier, avec 9 autres
personnes, je me suis rendu en Irak par l’intermédiaire de l’agence de voyage
Contact et Culture. Nous avons visité des écoles, des hôpitaux, une usine, un
couvent,... Nous avons eu de nombreux entretiens avec des représentants de l’autorité
civile, religieuse et politique, mais aussi des représentants de l’ONU et de
l’UNICEF... Nous nous sommes promenés sur les marchés, dans la rue où nous
avons cherché le contact avec la population. Nous sommes restés dans et autour
de Bagdad, y compris les villes chiites saintes de Karbala et Najaf.
Qu’y avons-nous découvert ? L’horreur
et... la confirmation des rapports alarmants des organisations onusiennes.
Ainsi, le Programme Alimentaire Mondial a sonné le tocsin en mai dernier en avertissant qu’un
million d’Irakiens sont en danger de mort si l’embargo est
maintenu ! Un rapport d’UNICEF IRAK d’octobre 94 est plus alarmant encore
puisqu’il prévient : " Plus de 2,5 millions d’enfants, de femmes
enceintes et de mères allaitantes sont en
danger."
Dans l’hôpital pour enfants à Bagdad,
nous avons vu des enfants sous-alimentés, nettement en dessous de leur poids
normal. Nous n’oublierons pas de sitôt le visage souriant mais les yeux tristes
de Emel Abdelhassem, cette jeune mère courageuse cachant mal tant de misère et
de problèmes. Emel veille jour et nuit près de son bébé en couveuse parce que
souffrant d’une maladie du foie (la couveuse ne fonctionne plus très bien :
l’embargo empêche d’importer les pièces de rechange). Ses deux autres enfants
de 6 et 2 ans sont à la maison, seuls ! Son mari, aveugle, vit dans une
institution ; c’est une bouche de moins à nourrir. Les seuls revenus d’Emel sont
les tickets de rationnement distribués par le gouvernement qui ne couvrent que
la moitié des besoins alimentaires de sa famille. Cela signifie que ni elle ni
ses enfants ne mangent à leur faim ! La petite Reidda (c’est le prénom du bébé
d’Emel) recevra, si elle survit, chaque mois quatre des six boîtes de lait en
poudre dont elle a besoin, jusqu’à sa première année, ensuite plus rien. Il
faut savoir que l’usine de lait en poudre de Bagdad, déjà reconstruite après sa
destruction par les missiles américains, est à l’arrêt faute de matières
premières impossibles à importer du fait de l’embargo. Dans une autre chambre
de l’hôpital, une jeune maman, au visage émacié et aux mains squelettiques, se
tord un sein pendouillant que son nourrisson tête désespérément dans l’espoir
vain d’en faire sortir du lait. Cinq autres mères se trouvent dans la même
chambre, toutes penchées sur leur enfant souffrant, le visage grave, mais
toujours dignes. Pourquoi nous faites-vous cela semblent-elles nous demander de
leurs yeux tristes et résignés ? C’est à elles et aux enfants qui vont mourir
que je pense et non à Saddam Hussein, c’est à la petite Reidda mourante que je
pense Monsieur Brédael quand j’apprends que l’embargo, une fois de plus, est
prolongé. Le Dr Tariq Abbas Hady est désemparé : "il n’y a dans l’hôpital
presque pas de médicaments, ni de lait, ni de nourriture, ni de produits de nettoyage.
La moitié des couveuses sont en panne, les autres fonctionnent encore plus ou
moins... pour combien de temps encore ? La dernière ambulance est tombée en
panne."
COMMENT RÉAGIT
LE PEUPLE IRAKIEN ?
Ce qu’en pensent les Irakiens ? Ils ne
pensent presque plus, absorbés qu’ils sont par leur lutte quotidienne pour (sur)vivre.
Partout on nous demande de plaider en Europe pour la levée de l’embargo, de
décrire la souffrance du peuple. Ils ont du ressentiment contre les occidentaux
en général, contre les Américains en particulier. A deux reprises, en nous
promenant dans des quartiers pauvres de Bagdad, nous sommes soudainement
canardés de pierres par des groupes de jeunes qui nous prennent pour des
Américains. Comme dans tous les pays frappés par les malheurs de la guerre, on
sent un repli sensible sur les valeurs religieuses. Des gens nous ont exprimé
leur crainte de l’intégrisme si l’embargo dure encore longtemps. Mais
globalement, nous sommes surpris par la modération des Irakiens devant tant de
malheurs.
Suite ci-après