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  • jakem jakem 9 février 14:54

    @jakem
    ( suite 10 ) C’est ainsi qu’en 1814, dans ses Carnets, Joseph Joubert écrit : « Notre véritable Homère, l’Homère des Français, qui le croirait ? C’est La Fontaine. » En 1838, Sainte-Beuve reprend la formule. En 1853, dans sa thèse sur La Fontaine et ses Fables, Hippolyte Taine la reprend à son tour, et il explique qu’il est notre Homère parce que ses Fables « sont notre épopée ; nous n’en avons point d’autre », qu’il « est universel comme Homère » et que « nos enfants l’apprennent par cœur, comme jadis ceux d’Athènes récitaient Homère ».

    C’est que, par ses Fables, La Fontaine efface la coupure entre l’Ancien Régime et la Révolution et qu’il rassemble la France dans toute son histoire. Après la littérature du XVIIIe siècle, siècle des philosophes, les Fables de La Fontaine renouent avec l’esprit poétique de la Renaissance et de l’âge baroque, offrant de surcroît une image idéale de la langue française, à la fois souple et rigoureuse, gracieuse, policée, chatoyante et sensible, comme un miroir où la nation pouvait se contempler. Cette vertu lui demeure consubstantielle, à preuve les Fables que les enfants continuent d’apprendre à l’école, et la fascination qu’elles exercent toujours sur le public qui aime à les entendre lues ou récitées sur les planches.



  • jakem jakem 9 février 14:53

    @jakem
    ( suite 9 ) 

    L’auteur des « Fables » a connu le succès de son vivant, mais c’est l’école de la IIIe République qui l’a élevé au rang de gloire nationale. Pourquoi ce choix ?

    Depuis leur parution au XVIIe siècle, le succès de ses Fables - et uniquement de celles-ci - ne s’est jamais démenti. Mais il est vrai que c’est l’école de la IIIe République qui les a glorifiées, jusqu’à en faire le monument du patrimoine littéraire français que nous continuons d’honorer avec une constance qui mérite considération. Le lien avec l’instauration de l’école laïque, gratuite et obligatoire se comprend d’autant plus aisément que les fables s’adressent théoriquement aux enfants, qu’elles sont accessibles à leur compréhension, et que La Fontaine passe alors pour le pendant français d’Homère comme source d’enseignement et d’identité nationale.



  • jakem jakem 9 février 14:50

    @jakem
    ( suite 8 ) 

    De même, Louis XIV n’a pas mis son veto en 1683 à l’élection du fabuliste à l’Académie française, se contentant de repousser de six mois son accord non pour des raisons politiques, mais parce que des membres de la Compagnie s’étaient plaints qu’on admît parmi eux un auteur de contes libertins, injurieux pour l’Église. Si singulier qu’il fût, La Fontaine remplissait soigneusement ses devoirs de courtisan. Il a offert plusieurs poèmes à Louis XIV, et des fables à plusieurs grands seigneurs, y compris au jeune duc de Bourgogne, petit-fils du roi.

    Ce bohème qui aimait la bonne chère, levait volontiers le coude, n’avait que faire de l’argent et fut hébergé pendant vingt ans chez une femme de qualité qui tenait salon, n’était nullement un rebelle. Profondément hostile aux abus de pouvoir comme à l’iniquité des cours de justice, il respectait l’ordre social et les contraintes de la discipline, à commencer par son adhésion sans compromis à la rigueur syntaxique et aux règles grammaticales. Nul doute que l’écriture inclusive l’aurait offusqué. Imaginez Le Chat, la Belette et le Petit Lapin attaquée au burin de cette écriture farcie de points médians et autres signes d’expression genrée.



  • jakem jakem 9 février 14:49

    @jakem
    ( suite 7 ) 

    Cet ancien protégé de Fouquet lui est resté fidèle après sa chute. La Fontaine a adopté une position subtile envers Louis XIV : comment la définir ?

    La Fontaine a percé à presque 45 ans, en 1665, lors de la parution de ses Contes et nouvelles en vers. Le premier recueil de ses Fables est publié trois ans plus tard. Né en 1621, il approche donc la cinquantaine. Il n’est pas tout à fait inconnu cependant, car depuis les années 1657-1658 il fait partie du cercle de Nicolas Fouquet et bénéficie des pensions de ce fastueux mécène contre qui, en 1661, Louis XIV va engager un procès implacable.

    La Fontaine éprouvait une véritable affection pour Fouquet et une admiration sincère. La glaciale brutalité du procès ne le conduit pas à se détourner de Fouquet. Avec une prudence compréhensible, il défend la cause de son mécène dans l’Élégieaux nymphes de Vaux, parue sans nom d’auteur, et une Ode au roi que le monarque laisse sans réponse. Mais sans châtiment non plus. Louis XIV n’a jamais accordé de pension à La Fontaine, mais ne l’a pas empêché de dédier son premier recueil de fables à son jeune fils le Dauphin, et, quelques années plus tard, son deuxième recueil à Mme de Montespan, maîtresse royale en titre.



  • jakem jakem 9 février 14:48

    @jakem
    ( suite 6 ) 

    L’homme La Fontaine demeure un personnage énigmatique. Peut-on faire son portrait moral ?

    Il convient de préciser d’emblée qu’un portrait n’est pas une biographie. Outre l’importance accordée au style et à la composition, brosser un portrait permet de dégager une ligne directrice, de tourner, par exemple, autour du caractère en effet énigmatique de La Fontaine. Ses contemporains l’ayant tous présenté comme un original, je suis parti de cette réalité. Que signifie être original ? En quoi l’était-il ? Mon livre baigne dans cette question, à laquelle j’apporte des réponses à travers justement le portrait moral que je dresse du fabuliste.

    La Fontaine n’avait rien d’extravagant ni de marginal, il fréquentait les grands du monde, on l’accueillait en agréable convive, mais il était un peu bizarre. À force de lire ce qu’on disait de lui à l’époque, j’ai acquis la conviction que, sous sa simplicité apparente, il souffrait d’un trouble de l’humeur, probablement du syndrome d’Asperger sous une forme bénigne. Il ne faut surtout pas le réduire à cette particularité, mais ce trouble explique, ou à tout le moins éclaire, ses qualités morales aussi bien que son génie. Car on n’est pas génial par hasard.

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