Etrange, cette réaction des autorités chinoises et de leurs alliés népalais... cela traduit une certaine nervosité... Pourriez-vous nous en dire plus (résumé succinct) sur les différents candidats au poste de premier ministre, leur programme et leurs solutions pour résoudre la crise tibétaine ? Et lequel était favori pour remporter le scrutin ? Et lequel était aussi le plus « sinophile », ça peut peut-être aider à comprendre...
Je pense que par « autonomie », les émissaires du Dalai Lama ont en tête le statut de Hong Kong ou Macao, qu’ils voudraient voir appliquer aux régions tibétaines pour en préserver la culture (langue, bouddhisme vajrayana, environnement). Or, il faut savoir que Hong Kong ou Macao sont des endroits dont l’accès est limité aux Chinois du continent et pour en avoir discuté avec eux lorsque j’ai visité Guangzhou en 2006, je sais qu’ils ressentent très mal cette limitation de circuler dans leur propre pays (peut-être qu’Alain Albie pourrait nous donner plus de détails sur les conditions d’entrée des chinois continentaux dans ces territoires spéciaux) Cette même limitation sera très vraisemblablement mise en oeuvre en cas d’autonomie du « Grand Tibet » et autant le dire tout de suite, elle n’aura aucune chance de passer auprès de l’opinion publique chinoise... La seule « province » qui a une chance d’accéder à ce statut d’autonomie élargie serait Taiwan, mais ce serait une carotte pour faire revenir l’île dans le giron de la mère patrie... Il faut donc trouver un autre « angle d’attaque » pour les émissaires du Dalai Lama, comme la préservation culturelle ou les conditions du retour progressif des réfugiés et quels sont leurs garanties de sécurité... Mais ce sera plus facile quand la Chine sera devenue un état de droit...(d’où la nécessité de collaborer avec tous les Chinois de bonne volonté)
Concernant Ngawang Choephel, oui, il aurait été expulsé s’il avait un passeport indien, américain ou autre (les autorités savent que le pays en question aurait fait pression pour le libérer). Mais sans passeport, il est à la merci de la police militaire chinoise. Soit il a fait preuve d’une inconscience phénoménale, soit il y avait d’autres motifs à sa visite (probablement pas l’espionnage militaire, mais les chinois l’ont interprété comme tel). Pour des sujets aussi « légers » que les chants et les danses tibétaines, les autorités chinoise accordent en général l’autorisation de faire un reportage, même si tout est très encadré. On voit bien des reportages sur les pèlerinages au Mont Kailash (en zone militaire en plus !), les courses de chevaux de Litang ou le nouvel an à Labrang à la télé... Pourquoi a t-il pris le risque énorme de court-circuiter les canaux officiels ??
Ce qu’ont subi Ngawang Choephel et de Palden Choedron est intolérable, c’est sûr, mais se focaliser sur eux deux, parce que tibétains ethniques, alors que des centaines voire des milliers de leurs compatriotes subissent un sort similaire dans le reste de la Chine me paraît procéder de l’indignation sélective. Il n’est nul besoin de rappeler combien tout reste à faire en matière de droits individuels en Chine - le gouvernement chinois lui-même le reconnaît - mais dissocier le sort des tibétains ethniques des autres chinois ne fera nullement avancer la situation dans les régions tibétaines. Seul l’avènement d’un véritable état de droit dans toute la Chine pourra mettre fin au malaise tibétain, mais il ne pourra se faire que progressivement dans ce pays gigantesque, le gouvernement chinois ne lâchant du lest que s’il est assuré que l’harmonie sociale et l’intégrité territoriale seront préservées. C’est en donnant des gages sur ces deux derniers points que les émissaires du Dalaï Lama pourront enfin avoir des discussions sérieuses avec leurs interlocuteurs chinois (retour du Dalaï Lama et des réfugiés tibétains, préservation de la langue tibétaine, intégration de la culture tibétaine dans la modernité, droits individuels...) Pour revenir à Ngawang Choephel, je relève quelques points à éclaircir dans votre article : Vous dites qu’il a été réfugié en Inde dès sa petite enfance. Hors, en Inde, les réfugiés tibétains ne disposent pas officiellement de passeports pour voyager, puisqu’ils ne désirent pas prendre la nationalité indienne (ils sont néanmoins libres de circuler sur tout le territoire de l’Union indienne, en particulier pour se rendre sur les sites sacrés de la vie du Bouddha). C’est plutôt gênant puisque toute entrée en Région Autonome du Tibet doit faire l’objet d’une autorisation spéciale en plus d’un visa chinois... En plus, ce permis doit faire état de la mention « touriste » ou « journaliste » puisque toute activité journalistique y est pour le moment strictement encadrée - c’est déplorable mais c’est ainsi. Donc, si Ngawang Choephel s’est fait arrêter sur le marché de Shigatse en train de réaliser un reportage, c’est : a) qu’il est entré au Tibet sans autorisation et b) qu’il a fait un reportage sans autorisation alors qu’il était en plus c) un « tibétain de l’extérieur ». Il a pris des risques absolument énormes pour réaliser un simple reportage sur la musique et les danses tibétaines, et ceci pourrait expliquer - sans aucunement excuser - la réaction disproportionnée des autorités chinoises. N’aurait-il pas été plus intelligent qu’il envoie quelqu’un d’autre réaliser ce reportage en passant par les canaux officiels (il ne doit pas manquer de confrères occidentaux prêts à lui rendre ce service) ? Petit rappel, quand même : Shigatsé n’est pas « près » de Lhassa, c’est à 320 km... Bref, je compatis mais je m’interroge quand même...
Vous soulevez une problématique intéressante, que cette inégale répartition des populations sur le territoire chinois. Cependant, vous n’avez pas évoqué le phénomène d’exode rural qui semble, à mon avis, être à l’origine même de l’engorgement des villes, alors que que vous avez très justement évoqué l’aspiration des jeunes chinois (dont ceux des campagnes) à mener une vie plus confortable que celle de leurs parents. Ce phénomène d’exode rural pourrait ne pas concerner que les chinois Han, d’ailleurs. Ceux d’ethnies minoritaires pourraient également avoir les mêmes aspirations, et quitter leurs régions d’origine pour s’installer dans les grandes métropoles. J’ai cru comprendre que vous vivez parmi des chinois appartenant à une minorité ethnique (les Bai ?), percevez-vous ce phénomène autour de vous, les jeunes les plus ambitieux parlent-ils de faire des études ou carrière loin de chez eux ? Aussi, une simple répartition homogène de populations sur le territoire chinois (soit par le biais de fortes incitations, soit par des moyens plus coercitifs) ne me paraît pas pour l’heure une solution durable, tant l’attrait des grandes villes demeure forte du fait de la différence considérable de niveau de vie entre les villes et les campagnes. Une piste à explorer serait le développement même des régions d’origine des migrants, même si « développement » veut dire ici réduction de l’écart de vie entre celles-ci et les régions plus riches. Encore faut-il que "les fonds d’État attribués pour la modernisation soient intelligemment
utilisés et surtout ne soient pas détournés par quelques cadres locaux
appâtés par cette manne« comme vous dites, ce qui n’est pas gagné... Quant aux régions les plus reculées (Tibet, Xinjiang, Mongolie Intérieure), l’effort à mener sera beaucoup plus important, c’est sûr. Et puis, viendra le problème délicat de la disparition des modes de vie traditionnels du fait du développement économique. Mais quoiqu’il en soit, je ne pense pas que ces régions aient pour vocation de désengorger les villes Han surpeuplés : les chinois (qu’ils soient Han ou autres) n’ont pas besoin d »espace vital" (j’ai horreur de ce terme) mais bel de bien d’un développement économique (plus) homogène sur l’ensemble de leur pays. En revanche, je trouve l’explication avancée par Gérard Luçon dans son article pour expliquer l’établissement de populations Han dans les régions reculées assez pertinente : elle sert d’abord à sécuriser de vastes zones sous-peuplées, regorgeant de ressources naturelles, à hautes valeurs stratégiques et sujettes à convoitises de la part de voisins et/ou puissances rivales. Quant au bien-fondé d’une telle politique, ceci relève d’un tout autre débat...
Votre article est très intéressant mais nous n’avons aucun chiffre concernant l’évolution du nombre de chinois Han en Région Autonome du Tibet. Ces données, corrélées à celles concernant les Tibétains « de souche » (j’ai horreur de ce mot) auraient permis de confirmer ou d’infirmer une bonne fois pour toutes la théorie « qui veut que les Han, ethnie majoritaire, aient été envoyés en masse au Tibet pour contrôler et noyauter le pays. » Peut-être qu’elles ne sont pas disponibles ? Autre chose : vous décrivez la R.A.T. comme une région peu engageante pour les chinois des autres régions (isolement, manque d’infrastructures, discrimination positive...). Or, il est indéniable que leur présence est bien plus marquée qu’avant l’invasion (ou libération, selon les points de vue) du Tibet, en particulier à Lhassa. Qu’est ce qui pourrait l’expliquer, alors que d’autres régions que vous décrivez sont bien plus accueillantes pour ceux en quête d’opportunités ? Est-ce du à l’armée, qui draine dans son sillage un immense appareil logistique ? Après tout, quand on connaît la valeur stratégique de la région... Concernant le nombre de morts tibétains dans les années 60, qu’on ne saura peut-être jamais avec exactitude, je suis toujours surpris que les autorités tibétaines ne le remettent pas dans leur contexte (grand bond en avant, révolution culturelle) : il me semble que le Tibet ne soit pas le seule région qui en ait bavé à cette époque...