@Virgule : A la question que tu poses, que tu nous poses, Eléonore donne un élément de réponse : on fait notre possible, chacun à son petit niveau. Mais ne nous demande pas, que diable ! de résoudre du même coup la question du tiers-monde, dont ni toi ni moi ne maîtrisons les arborescences. Il y a cette famine que tu dénonces, il y aussi la maladie, la main-mise de religions instrumentalisées pour endoctriner les gens et les tenir à l’oeil, il y a les énormes profits engrangés par les états dit industrialisés sur les ressources des pays du tiers-monde pendant que leurs populations non seulement crèvent la dalle mais sont maintenues dans une ignorance qui leur empêche toute velléité d’autodétermination. Et il y a, c’est vrai, l’aide que nous sommes en devoir d’apporter à ces pays lorsqu’ils sont victimes de catastrophes... alors que nous ne sommes mêmes pas fichus d’appliquer les lois qui permettraient de loger nos SDF, et que les media oublient jusqu’à l’existence des SDF passé le 1er janvier pour ne s’en souvenir à nouveau qu’à l’automne suivant.
Quelque part, marginaliser la partie la plus fragile d’une population parce qu’elle n’est pas jugée rentable, et laisser crever des pans entiers de l’humanité dans les pays du Sud, cela procède de la même logique perverse. Perverse aussi la logique, que tu dénonces par ailleurs, Virgule, qui consiste pour certaines associations à prendre en charge les ressortissants de minorités disons visibles, pour laisser de côté tous les autres.
Au fait, tu es pompier, métier honorable s’il en est. Pour toi, quand une baraque prend feu, quand une bagnole se viande, est-ce qu’il y a des victimes de race blanche, noire, d’origine maghrebine, slovène, moldovalaque, ingouchie, appartenant à la classe sociale aisée, moyenne, pauvre ? ou s’agit-il de victimes tout court qu’il faut garder en vie coûte que coûte ? Te déguises-tu en Superman pour faire ton métier ou considères-tu que tu dois le faire dans la mesure des moyens mis à ta disposition par ta formation, ton entraînement, la logistique dont tu disposes ?
Eh bien pour chacun d’entre nous c’est pareil. On fait ce qu’on peut. L’important c’est de le faire.
Ton point de vue part d’un sentiment louable, mais... légaliser "dans les clous" c’est comme ne pas légaliser du tout. Tu auras le bobo qui ira fumer son pétard labelisé HDQS dans le coffee-shop parmi des djeun’s comme il faut, genre on sort ma nana et moi le samedi soir, on se fume un pet légal, on se fait reconduire par le copain "capitaine de soirée", ça ressemble à un clip de propagande gouvernemental et ça passe complètement à côté du phénomène tel que nous semblons le concevoir toi et moi. Pire, ça me fait penser aux Speakeasies de la Prohibition, où les affranchis bien habillés allaient picoler en douce au son du blues, pendant que le peuple dégueulait la gnôle frelatée des bootleggers.
Je ne suis pas un Wasp, je ne suis pas un dealer de moraline, pas un bigot ni un flic non plus, rassure-toi, mais la légalisation sous quelque forme que ce soit de cette dope que j’estime pas douce du tout, vu les effets que j’en constate chez des proches, je ne crois franchement pas que ça ferait avancer ceux que ça concerne vers l’indépendance, l’autonomie, la liberté d’esprit dont ils ont surtout besoin, bien plus que de fuir le réel, pour affronter ce monde tel qu’il est... et pourquoi pas l’apprivoiser.
Mais bon, je reconnais être un vieux, ce qui doit altérer mon discernement. A 48 berges, je ne peux pas dire que j’ai toujours eu une vie rêvée, loin de là, et cela explique que je reste accro depuis l’âge de six ans à la même substance : celle contenue dans les pages des livres, dont le principal effet connu est de donner envie de savoir, connaître, comprendre plus et mieux, jour après jour, comme on apprend à marcher. C’est une drogue à accoutumance et je ne pourrais pas m’en passer.
Le cannabis est une pourriture totale, un destructeur de connexions neuronales doublé d’un vecteur de marginalisation. Le légaliser selon des finalités thérapeutiques, peut-être, à condition que ce soit scientifiquement encadré. Le légaliser pour que tout un chacun puisse se défoncer "dans les clous", ce serait n’importe quoi. Je suis sceptique quand on me dit qu’il n’y a pas d’accoutumance. Les fumeurs que je connais ne me donnent pas cette impression. Quant aux effets de cette dope dite douce, fréquentez des fumeurs et vous pourrez en parler mieux qu’eux, sachant qu’ils ne se rendent compte de rien. Les yeux explosés, dérivant dans leur parano, pilotant plus que conduisant quand ils prennent le volant, rigolant comme des nazes. Pas mieux que les alcoolos ordinaires que certains d’entre eux fustigent avant d’en rejoindre les rangs. Pas mieux non plus que les addicts aux dopes légales fournies par le bon médecin de famille pour une insomnie, une déprime, un stress dont la sophro permettrait, avec certes un petit peu plus d’efforts, de venir à bout.
Le cannabis est devenu une espèce de substitut de subversion. On en fume pour dire qu’on se ménage son petit pré carré de transgression cool dans un monde trop lisse et fliqué. On en fume et on dit qu’on en fume comme on disait jadis qu’on avait pris sa carte du Parti. Comme subversion, il y a mieux, sachant que le fumeur ordinaire engraisse à la fois les mafias de la dope, et ce à tous les niveaux, les multinationales du tabac, et M. Bolloré, qui fournit le papier. Puis ça devient une habitude comme le rouge limé servi au rade pendant qu’on scrute l’écran du Rapido, et l’habitude aveugle aux ravages des effets sans rien résoudre des causes.
Les causes sont multiples, on y est souvent étranger mais la prise de recul par rapport aux causes, la liberté qu’on retire de ce recul, le refus de faire comme le copain qui voudrait avoir l’air cool quitte à passer pour un blaireau... C’est pas de la morale que je fais là, je dis seulement que la dope, quelle qu’elle soit, est une autre forme de l’oppression. Après, vous pensez ce que vous voulez.
Merci. Vous savez, commenter des articles est une chose, en écrire en est une autre. Je me joins à un fil de discussion pour essayer d’apporter une pierre au débat. Mais prétendre apporter quelque chose au lecteur... je ne sais pas.