Vous oubliez un point essentiel dans votre petit historique du keynesianisme, c’est que celui-ci n’a pu prendre corps que grâce à la menace que représentait le communisme pour les intérêts capitalistes de l’époque. Si la Russie n’a pas eu le soutien de la finance internationale lorsque Eltsine a proclamé son indépendance, c’est bien parce que cette finance internationale ne voyait plus aucun intérêt à aider le seul pays qui ait pu l’obliger à mettre un frein à ses exigences de libéralisation des marchés.
Votre conclusion reprend malheureusement le refrain de tous les néo-libéraux en mal d’amour avec l’opinion publique : il faudrait, paraît-il, moraliser le système. J’y vois pour ma part deux obstacles majeurs : 1° comment un système basé sur l’avidité et la cupidité pourrait-il être durablement moralisé ? 2° même moralisé, comment concevez-vous que le libéralisme puisse fonctionner sans croissance ?
Gardons-nous de voir dans le keynésianisme la planche de salut à la crise systémique actuelle. S’engager dans cette voie serait le plus sûr moyen de voir tous les réflexes néo-libéraux refaire surface dès que la reprise économique s’amorcera. Ce serait aussi travailler à la survie de ce que vous appelez un fait social ; mais, fait social ou pas, je crois comme André Gorz que la sortie du capitalisme a déjà commencé. L’urgence est maintenant dans la construction de nouvelles bases de vie économique et sociale.
Je vois une contradiction de taille dans votre raisonnement : tout en voyant dans cette crise une faillite intellectuelle majeure, vous affirmez que l’Europe en ressortira renforcée. Ce faisant vous semblez oublier que l’UE n’existe que dans sa dimension économique, laquelle est largement empreinte de néo-libéralisme. Ne faudrait-il pas en conclure que l’Europe telle qu’elle s’est construite est aussi une faillite intellectuelle majeure ?
Ce n’est pas pour rien que l’harmonisation fiscale na jamais été réalisée. Chaque pays a voulu garder sa capacité à favoriser son marché intérieur , et les multinationales étaient très favorables aux distorsions fiscales qui leur permettaient de mettre les travailleurs en concurrence. Au contraire de vous, je crains donc que la crise financière, et la crise économique majeure qui en découle, ne remette au premier plan les réflexes protectionnistes que des décennies de "libre concurrence" n’ont évidemment pas réussi à éradiquer, l’identité européenne ayant toujours fait défaut dans cette union marchande.
Je partage votre dégoût, mais soyons conscient qu’il ne s’agit pas de quelques pourris à pointer du doigt. Les causes de ces agissements sont à rechercher dans le principe de fonctionnement de la société de consommation, qui a besoin du gaspillage pour continuer à fonctionner, et dans la logique du capitalisme, pour lequel l’économie est basée sur la propriété privée des moyens de production. Qui pense en termes de (gros) intérêts privés ne pense que secondairement à l’intérêt public, quand il y pense.
Autrement dit, il convient de tourner le dos à un type de société qui atteint ses limites et répond de moins en moins aux exigences de l’humanité, que ce soit en termes de satisfaction des besoins de base ou en termes d’éthique et de justice. Ces exigences ont d’ailleurs été rencontrées dans nos pays grâce à la démocratie et non grâce au capitalisme, lequel n’a eu que le mérite de comprendre qu’il était dans son intérêt de soutenir l’expansion des libertés citoyennes (du moins dans certains pays). La question est de savoir s’il va continuer à y trouver son intérêt, maintenant que les ressources se font rares et les prétendants trop nombreux ?
La France est le pays se chauffant le plus à l’électricité et est également le pays le plus nucléarisé ; serait-ce avoir l’esprit tordu que d’y voir une relation de cause à effet ?
Et si c’est bien le cas, ne faudrait-il pas en conclure que l’électricité nucléaire est philosophiquement en opposition avec l’impératif de décroissance de la consommation énergétique ? Ceci à l’attention de ceux qui voient le nucléairecomme une solution écologique...