Bon, une chose tout d’abord. Que les droitiers arrêtent de reprendre, comme des chiens de pavlov, ce prêt-à-penser du « politiquement correct » qui est un obstacle à la discussion. Vous vous faites plaisir, mais il me semble au contraire, qu’aujourd’hui, vu l’ambiance, le courage (et la compétence) est du côté de Mucchielli, pas de Raufer.
Ainsi donc, la sociologie ne peut rien dire au sujet des violences urbaines. Les explications doivent toutes se situer du côté du culturalisme (c’est pas une théorie sociologique ça ? moins niaise puisqu’elle peut correspondre à votre idéologie je suppose) et la psychologie des « racailles ». In fine, l’exaltation de la responsabilité individuelle et la réaction pénale comme réponse politique est une banalité d’usage qui se donne les atours de la nouveauté. On enrobe le tout d’une bonne dose d’empirisme brut et viril comme critère de vérité. Emballé, c’est pesé.
Ce qui vous pique tant, c’est pas tant que la sociologie nous aide à interpréter des phénomènes que vos fantasmes assimilationnistes qui la perçoivent comme une discipline de l’excuse. Et encore une fois, nous retrouvons les réflexes pavloviens des droitiers.
La novlangue droitière du « politiquement correct » ou de la « bienpensance » fonctionne à plein régime. C’est l’effet Zemmour.
Votre effroi me semble, au contraire, le signe que la réaction essaie d’interdire un débat public ou de produire une vraie et belle discussion serrée sur la question. L’intimidation consistant à dire que les travaux (jamais vraiment discuté puisque disqualifié apriori comme idéologique) des sociologues ou criminologues sur la délinquance sont des « excuses » est aujourd’hui clairement une pensée diffusée massivement. Une idéologie dominante ?
En fait, l’enjeux est de définir les frontières du pensable. J’avais déjà abordé cette problèmatique dans mon article « L »idéologie de la responsabilisation". De manière beaucoup plus rigoureuse, Alain Bihr, Loïc Wacquant, Geoffrey Geuens, ont également travaillé cette question.
Bourdieu le disait bien : il faut avoir à l’esprit qu’il n’y a pas un racisme, mais des racismes : il y a autant de racismes qu’il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes. Il me semble très important de porter l’analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l’intelligence.
Il est vrai que cette notion de méritocratie (dont les tenants sont toujours, je le répète, soumis au danger de racisme ou de naturalisme biologisant) est intimement liée à la justification des inégalités dans un système capitaliste, mais on peut dire que le libéralisme lui offre sa doctrine la plus « aboutie ». Relisez Pareto, Schumpeter, Mosca, etc.
Lisez également la thèse de Laurin-Frenette.
La théorie schumpétérienne des classes exprime de la façon la plus claire et la
plus cohérente les postulats essentiels du libéralisme. Le principe selon lequel
le succès est proportionnel au mérite n’est, en effet, qu’une première approximation
de la croyance libérale à la valeur déterminante de l’individu et des
talents et performances individuelles. Que le succès vienne à ceux qui le
méritent par leurs capacités et leurs efforts implique que la valeur des
concurrents n’est pas donnée comme égale au point de départ. L’égalité ne
réside que dans la chance égale accordée à tous les individus de faire valoir
leurs aptitudes ; l’égalité n’est que l’assurance que les règles de la concurrence
seront respectées et que quiconque a de la valeur pourra la faire reconnaître.
C’est à cette nécessité que correspond le thème fonctionnaliste de la mobilité
sociale. Le principe des chances égales signifie que les mécanismes de
sélection sociale opèrent sur la base de l’inégalité, naturelle des individus ; il
implique qu’un individu supérieur aura toutes les chances de faire reconnaître
son mérite et que les autres individus auront l’obligation corrélative de
reconnaître sa supériorité. On confond souvent à tort ce principe libéral de
l’égalité pour tous avec la croyance à l’égalité de nature des individus. Ce qui
caractérise l’idéologie bourgeoise n’est pas la reconnaissance d’une égalité
entre les individus mais d’une inégalité fondée sur leur nature même plutôt
que sur des critères extérieurs à l’individu comme le droit divin dans
l’idéologie politico-religieuse féodale ou des critères indépendants des qualités
réelles comme la noblesse héréditaire. La théorie de Schumpeter est précisément
une négation de ces critères hiérarchiques de type aristocratique et une
tentative de démontrer que les principes et les croyances libérales ont une
vérité objective et une valeur universelle. Rien ne distingue, dans l’analyse
schumpétérienne, l’entrepreneur industriel de l’aristocrate féodal ou du
technocrate socialiste sinon la manière dont chacun fait valoir sa supériorité
naturelle en matière de leadership social. Schumpeter insiste seulement pour
qu’on reconnaisse que les lois naturelles et universelles de la sélection sociale
n’ont nulle part fait la preuve de leur mérite aussi bien que dans la société
capitaliste, parce que celle-ci les avait érigées en principe pratique et conscient
de son fonctionnement et ne leur opposait aucune résistance indue comme