@jakem 4 —Quel est selon vous le rôle de l’élite intellectuelle dans le débat public ? En quoi participe-t-elle à la « décadence de la société »que vous décrivez ?
Une élite intellectuelle devrait d’abord nous aider à voir ce que nous préférerions parfois ne pas voir. Sa fonction n’est pas de produire du conformisme mais de l’intelligibilité. Elle doit introduire de la nuance, et rappeler qu’aucune idéologie ne peut abolir le réel. Or une très large partie du monde intellectuel a progressivement inversé cette mission. Au lieu de soumettre les représentations à l’épreuve des faits, elle soumet les faits aux représentations. C’est là que commence le « désarmement » intellectuel : lorsque le langage ne sert plus à décrire le monde, mais à éviter de le regarder ou carrément à le travestir. Le phénomène est aggravé par l’entre-soi. Ces gens partagent les mêmes références, les mêmes présupposés et parfois les mêmes angles morts. Dès lors, une idée s’impose non parce qu’elle est vraie, mais simplement parce que tout le monde la rabâche et que personne n’ose s’y opposer. Une démocratie vivante a besoin d’intellectuels courageux, non de gardiens du vocabulaire autorisé. Nous sommes aujourd’hui très loin de Camus, et beaucoup trop proches de Sartre, y compris dans la fascination pour les idéologies aveugles, intolérantes et dans la séduction de la violence.
@jakem 3 —En reprenant les thèses de Peter Turchin, vous décrivez une « surproduction d’élites et de diplômés ». La source de l’instabilité structurelle qui règne dans la société française se trouve-t-elle dans la formation de ces élites ?
L’un des problèmes réside effectivement dans le décalage entre la multiplication des individus auxquels le système éducatif promet implicitement l’accès aux positions supérieures et le nombre nécessairement limité de ces positions. C’est l’un des apports intéressants de Peter Turchin : la surproduction d’aspirants à l’élite crée une concurrence extrêmement intense pour l’accès au pouvoir, aux ressources et à la reconnaissance.
Mais le nœud du problème est dans l’étape suivante du raisonnement qu’il faut conduire. Nous avons en outre progressivement confondu instruction, diplôme et aptitude à gouverner. Or un diplôme sanctionne l’acquisition de connaissances et de méthodes ; il le faisait tout au moins dans le passé, car le système éducatif aujourd’hui laisse souvent sceptique, il ne garantit ni le caractère, ni le courage, ni le jugement, ni l’intelligence des situations. Il ne donne pas davantage la conscience que toute décision véritable comporte un risque et une responsabilité. Ce n’est donc pas « trop d’intelligence » qui menace une société, c’est la fabrication massive d’aspirations élitaires sans culture correspondante de la responsabilité. Ce dont nos « élites » présentes nous offrent le spectacle, LFI en tête dans cette séquence émeutière qui n’a pas grand-chose à voir avec les problématiques des lycéens.
@jakem 2 —Vous dénoncez « une élite française devenue une oligarchie ». Comment définissez-vous cette catégorie ? Pourquoi estimez-vous que cette élite française a « déserté » ?
Commençons par dissiper un éventuel malentendu : je ne fais aucun procès au principe même d’élite. Toutes les sociétés ont besoin d’élites, c’est-à-dire de personnes capables d’assumer davantage de responsabilités et, surtout, de servir. Le problème commence lorsque l’élite cesse de se définir par ses devoirs pour se définir par ses privilèges, par ses mécanismes de reproduction et par une prétendue supériorité morale assise sur des « narratifs » incompatibles avec la réalité. Elle devient alors une oligarchie.
Ce que j’appelle la « désertion » des élites est précisément ce basculement vers l’oligarchie qui doit se décrire comme un processus continu, engagé depuis un siècle et en accélération depuis quarante ans. Déserter ne signifie pas nécessairement partir physiquement. On déserte lorsque l’on ne partage plus suffisamment le destin commun, lorsque l’on préfère le confort de représentations abstraites et souvent folles à la confrontation avec le réel. Une partie de nos élites vivent ainsi dans un univers social et mental de plus en plus homogène et en rupture absolue avec ce que vivent les Français.
La véritable ligne de fracture sépare ceux qui subissent directement les conséquences du réel - nous le voyons ces jours-ci avec la destruction de lycées et l’agression de citoyens ou des forces de l’ordre - de ceux qui disposent des ressources matérielles, sociales ou symboliques permettant de s’en protéger. Une élite digne de ce nom doit au contraire accepter d’être davantage exposée parce qu’elle est davantage responsable.
1— Éric Delbecque : La trahison des élites ( entretien avec Jean-Bosco Herbin, Le Figaro, le 8 oct. — extraits )
Faut-il voir dans les scènes de désordre qui ont accompagné ce mouvement les conséquences d’une « désertion »des élites politiques dont vous parlez dans votre livre ?
Il s’agit totalement d’une désertion. D’abord parce que les élites d’un parti politique devenu irresponsable poussent la jeunesse à la sédition et à la violence de rue, au mépris des règles les plus élémentaires de notre République et de notre démocratie, niant presque 250 ans de culture politique issue des idées de 1789, mais aussi parce que l’inaptitude de toutes les autres élites, depuis quarante ans, l’a désarmée intellectuellement et pratiquement, face à la brutalité de ceux qui semblent cultiver une forme de nostalgie pour le chaos de rue, propre aux bandes fascistes des années 1920 et 1930, en Italie et en Allemagne. J’affirme donc que nous vivons actuellement une illustration dramatiquement emblématique de cette trahison des élites.
Au nom du blablabeurre et de son aimable prophète Momo, notre ayatollah national républicain maghrébin européen finira par promettre la suppression définitive de toute sélection ( plusieurs de ses lumpenpatriciens ont déjà bénéficié de cette mesure — on voit de quoi ils sont capables ) , le droit absolu à suivre les études de son choix ( sans limitation de durée ) ainsi que le droit absolu et constitutionnellement établi au métier de son choix.
Bonne nouvelle ! Ça ne coûtera rien parce qu’après avoir annulé notre dette, l’honorable se verra proposer des sommes mirobolantes sous forme d’emprunts à ne pas rembourser ET en plus il aura pris tout le pognon des riches.
Et tout le monde vivra heureux comme Gott in Frankreich, ne travaillant que 20 h par semaine ( et encore ! ça dépendra de la météo !) et s’arrêtant à 60 ans. Le grand objectif, un sorte de grand bond en avant, sera d’harmoniser les systèmes de retraite en alignant tout sur celle dont bénéficient les cheminots.
On s’ra les champions ( bis ), et tout, tout, tout tournera rond !