@jakem ( suite 3 ) Jean-Luc Mélenchon et Eric Coquerel ont recours ces dernières heures, depuis l’agression et la mort de Quentin, le jeune militant de droite nationale, au principe de l’inversion victimaire en expliquant que LFI et la gauche sont elles-mêmes victimes et ciblées par l’extrême droite et les militants de la droite nationale. En quoi cette stratégie de LFI contribue-t-elle à alimenter le climat de violence politique dans le pays ? Sur le plan intellectuel, quelles sont les références historiques, intellectuelles ou idéologiques qui irriguent aujourd’hui ces discours de conflictualisation – qu’ils viennent de la gauche radicale ou de la droite nationale ?
Olivier Vial : L’objectif est très simple. Dès la connaissance de ce drame, LFI, leurs dirigeants et les militants d’ultragauche ont immédiatement mis en place une stratégie de communication offensive avec, d’abord, une volonté de minimiser les faits en les présentant comme une simple bataille entre militants, une rixe, un phénomène qui aurait toujours existé. Ensuite, ils ont employé un procédé classique de l’ultragauche consistant à désigner la victime comme un adversaire politique d’extrême droite, identitaire. À chaque étape, des qualificatifs supplémentaires ont été ajoutés afin de disqualifier la victime, aux yeux de l’opinion. À ce titre, la victime est déshumanisée, ce qui permet de légitimer l’action violente en question.
L’inversion victimaire constitue une autre phase. A travers la reconnaissance des faits, il va y avoir une tendance à affirmer que l’on subit davantage, en réalité. Cette réflexion de l’inversion victimaire est une construction largement fantasmatique, car si des actions violentes d’extrême gauche sont documentées depuis des semaines, un narratif est parallèlement élaboré à partir d’éléments présentés comme relevant d’une violence politique d’extrême droite. Il s’agit d’une logique classique visant, coûte que coûte, à établir une symétrie.
L’extrême gauche le fait, la gauche le fait, et, malheureusement, une partie des médias le fait également. Cela contribue à renvoyer tous les camps dos à dos en laissant entendre qu’il s’agit du même degré de violence. Frapper un militant à terre, le rouer de coups, lui porter des coups de pied à la tête, et voir des militantes de Némésis se tenir calmement devant une réunion publique avec une banderole ne relèvent pas du même niveau de gravité. Pourtant, dans les deux cas, cela est parfois présenté comme une provocation inadmissible. Or, ce n’est pas la même chose. Le niveau de violence est bien différent.
@jakem ( suite 2 ) : Aurélien Marq : ...../..... Vous évoquez un retour durable de la violence politique, mais hélas, cette violence a-t-elle jamais cessé ? Elle se transforme, connaît des pics et des accalmies, mais n’a jamais disparu. Il y a encore quelques décennies, il n’était pas rare que des manifestations (je pense aux marins-pêcheurs, ou aux sidérurgistes par exemple) s’accompagnent d’affrontements n’ayant rien à envier à la violence des écologistes à Sainte-Soline. Souvenons-nous du groupe d’ultra-gauche Action Directe, et souvenons-nous de ses liens avec la « cause palestinienne » (déjà !) ainsi que de la loi d’amnistie en sa faveur après la victoire de Mitterrand en 1981.
...../...... Au lieu de nous demander « pourquoi la violence ? », je préfère réfléchir aux conditions qui permettent son absence, c’est-à-dire les conditions d’un mode d’organisation collectif permettant de résoudre les conflits autrement que par la violence. J’en vois deux, notamment : un accord minimum entre tous les acteurs sur le socle commun à préserver, et la possibilité de peser sur les décisions collectives autrement que par la violence – disons en termes modernes : la possibilité de l’alternance. Or, aucune de ces deux conditions n’est plus remplie aujourd’hui. A tort ou à raison, chaque camp estime que ses adversaires menacent de manière irréversible ce qu’il considère comme non-négociable (pour certains, le climat, pour d’autres, une certaine stabilité économique, pour d’autres encore, la pérennité de notre peuple ou de notre civilisation, etc). Quant à la possibilité de l’alternance, ce n’est un secret pour personne que le centrisme autoritaire, ou extrême-centre, tente de verrouiller à son profit les institutions et le jeu démocratique – on pense à la toute récente nomination d’Amélie de Montchalin à la Cour des Comptes, à la volonté d’Emmanuel Macron d’étendre les peines d’inéligibilité, ou à l’obsession pour le contrôle des réseaux sociaux.
Pour ce qui est des discours politiques, il est impossible au pays de Jean Moulin et du Chant des Partisans de condamner machinalement toute forme d’action violente. La vraie question est dans la distinction entre le résistant et le terroriste, autrement dit dans la capacité d’un camp à penser contre lui-même et à se demander : « ceux qui ont recours à la violence illégale au nom d’idées que je partage sont-ils légitimes ? » Force est de reconnaître qu’en France la gauche considère par défaut que tout ce qui est fait au nom de ses idées est a priori légitime, alors que la posture par défaut de la droite est légaliste (je parle bien de postures par défaut, pas de prises de position systématiques). Non pas parce que la loi française serait plus favorable aux idées de droite (c’est même l’inverse) mais par crainte des conséquences possibles du chaos. La gauche rêve de « faire table rase du passé » alors que la droite, pour reprendre une réflexion de Roger Scruton, a bien conscience que ce qui est précieux peut facilement être détruit, mais ne peut être construit qu’à grand peine et sans certitude de succès.
( suite 1 ) Cette dynamique a séduit Jean-Luc Mélenchon, qui a très tôt invité les militants de la Jeune Garde à ses universités d’été. Il est même allé jusqu’à accorder une investiture à l’un de ses fondateurs, triple fiché S, Raphaël Arnault, lui permettant ainsi d’être élu. Pour la première fois, des militants issus de l’ultragauche sont devenus députés. Raphaël Arnault est un exemple pour la Jeune garde. Un militant du Parti ouvrier international (POI), l’une des branches trotskistes les plus radicales, Jérôme Legavre, a aussi été élu parlementaire après avoir reçu une investiture de Jean-Luc Mélenchon, ainsi qu’un représentant du NPA. Tous ces acteurs, initialement situés en marge de la vie politique, sont entrés à l’Assemblée nationale grâce à ces investitures.
Dans le discours politique, cela correspond à une volonté assumée. Jean-Luc Mélenchon a en effet déclaré très tôt que son objectif était de « tout conflictualiser ». Dans cette perspective, il a besoin de personnalités portées vers la provocation et l’action directe dans la rue afin d’alimenter ce qu’il présente comme une confrontation avec l’extrême droite.
Il en a besoin car cela lui permet de mobiliser ses troupes et il attise régulièrement les tensions. Une vidéo circule sur les réseaux sociaux, issue d’un meeting. Sur ces images, Jean-Luc Mélenchon appelle ses militants à s’organiser et à adopter des méthodes impactantes vis-à-vis de leurs adversaires. Une telle formulation peut difficilement être interprétée autrement que comme une incitation à un engagement susceptible de dépasser le simple cadre du débat d’idées. Il y a une légitimation de la violence dans la mesure où les adversaires ne sont plus considérés comme de simples adversaires politiques, mais comme des ennemis.
Il est possible de constater ce phénomène depuis l’agression subie par Quentin. Il s’agit de coller l’étiquette d’« extrême droite », voire de « nazi », à n’importe quel adversaire afin de légitimer le fait de le frapper, de le mettre hors d’état de défendre ses idées. Cette volonté de déshumaniser l’adversaire constitue également une méthode classique des antifas, théorisée par l’un de leurs penseurs, l’historien Mark Bray, l’un des organisateurs du mouvement Occupy Wall Street.
Extraits copiés-collés d’un article d’Atlantico publié ce matin :
1— ... Dans quelle mesure certains discours politiques - à gauche comme à droite - peuvent-ils contribuer à légitimer, même indirectement, le passage à l’acte violent ?
Olivier Vial : La France est confrontée, depuis plusieurs années, à une évolution et à une accélération du phénomène, qui est documenté depuis le mois de janvier 2025 dans les universités. Le ministre de l’Enseignement supérieur avait d’ailleurs été alerté. L’UNI lui avait remis un document relatant 43 agressions en moins d’un an, menées par des militants d’ultragauche contre ses propres militants. Ces actions impliquaient des militants armés de couteaux, de barres de fer et qui menaient des attaques ciblées. Cette montée de la violence est donc documentée depuis plusieurs années.
Ce qui est en train de changer tient au discours politique actuel. Il est possible de percevoir une volonté de banaliser ces faits. Les représentants de la classe politique ont tendance à affirmer que cela a toujours existé. Or, deux éléments sont totalement nouveaux. Ils n’avaient pas été observés depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980.
Le premier critère clé est la montée dans l’intensité de la violence. Les faits ne concernent plus, notamment pour l’ultragauche, des affrontements ou des rixes entre militants, comme cela a été fréquemment affirmé. Aujourd’hui, l’ultragauche n’intervient pas seulement pour empêcher des militants de droite de tracter ou de militer. Elle établit des fiches sur ces militants de droite et les agresse lorsqu’ils sont seuls, dans la rue, parfois devant leur domicile. L’ultragauche cherche à exercer une pression beaucoup plus forte afin de faire comprendre aux militants de l’opposition qu’ils ne seront en sécurité nulle part.
.../............. Un autre élément est particulièrement nouveau dans l’histoire de l’ultragauche. Traditionnellement, bien qu’elle ait toujours existé et se soit montrée violente, l’ultragauche demeurait marginalisée par la gauche classique. Or, aujourd’hui, notamment par le biais de LFI, une passerelle s’est créée entre cette ultragauche violente et la gauche politique. La Jeune Garde a été créée en 2018 et s’est rapidement imposée comme une marque nationale permettant de rassembler plusieurs mouvements et différents styles de militantisme antifasciste.