L’expérience n’est pas tout, même si elle contribue fortement à l’édification des êtres. Il y a aussi l’expérience du récit, celui que tu captes dans les histoires de famille, les bavardages de fin de soirée ou tout simplement dans un livre ou un film. Peux-tu nier la puissance évocatrice d’une œuvre sur celui qui la reçoit ? Peux-tu dire que l’art, quel qu’il soit, n’est pas justement un mode de communication, de partage émotionnel ? Il ne s’agit pas de vivre par procuration, mais d’agrandir sa propre palette émotionnelle à travers les expériences et récits des autres. Parce que nous ne pouvons pas tout vivre.
Entre l’expérience vécue et celle qui est acquise au contact des autres, nous développons aussi plus ou moins nos capacités empathiques, c’est dire l’aptitude de ressentir les émotions des autres. Tout le monde n’a pas la même sensibilité, mais tu ne peux non plus nier ce niveau d’expérience.
@ Gül : en fait, je me demande s’il n’arrive pas que la foudre tombe deux fois au même endroit, s’il n’arrive pas à certains de gagner plusieurs fois au loto. Certains passeront une vie entière sans amour et d’autres se retrouveront à gérer plusieurs passions en même temps. Pas de règles, pas de lois, pas de généralités. La petite musique du hasard qui se joue des normes sociales. La confusion des genres : amour, passion, amitié, désir, attachement, fusion, attirance... des fois, c’est difficile de faire le tri, d’y voir clair, de ne pas se raconter d’histoires, de ne pas se voiler la face, de ne pas nier ses sentiments, de refouler ses pulsions.
Bref, l’amour, c’est quand même vachement le bordel aussi, parfois même le chaos, mais quelle puissance dans les sentiments, quel moteur humain inépuisable !
Justement, j’ai une expérience des plus limitées sur la perte, le chagrin, la trahison, l’abandon, les choix cornéliens, les petites démissions... Tu ne peux pas avoir un vécu complet de quoi que ce soit. Tu es donc bien obligé de te nourrir du vécu des autres, de partager leurs sensations, leurs souvenirs, leurs ressentis pour étoffer un peu ta propre gamme émotionnelle.
Du coup, on en revient à ton histoire d’incompétence par manque de vécu : chacun de nous est un univers et une particule à la fois. Un univers entiers et riche d’un vécu singulier et une particule de vie par rapport à l’incroyable foisonnement des vies humaines. Si l’écrivain ne peut parler que de ce qu’il a vécu, il n’est qu’un témoin. Et qui racontera les histoires de ceux qui ne peuvent ou veulent écrire ? Et en partant de ton principe, il n’y a que les vieux qui sont légitimes pour écrire, puisque les jeunes ont si peu d’expérience...
Ben justement, Tall, je suis en train de me rendre compte qu’en amour comme en beaucoup d’autres choses, justement, je n’y connais que dalle. Donc je m’informe, j’observe et je m’interroge sur cette étrange alchimie qui lie si puissamment les êtres, les blesse ou les sublime, ou les deux à la fois. Le sentiment amoureux se pare d’universalisme et pourtant, chaque histoire est singulière.
Il faut toujours se méfier des évidences, en amour comme pour le reste. Au fil du temps, tu te rends compte que l’amour est un maître exigeant, et que ce n’est pas toi qui choisis les êtres et les sentiments, mais eux qui s’imposent à toi, d’une manière implacable. Nous, on se contente de faire de notre mieux pour survivre au tumulte de la vie...