@Sarah Oui, j’ai constaté la même chose : le mythe de la compétition permet de justifier des comportements qui sont concrètement nuisibles au fonctionnement même de l’entreprise et seulement intéressants pour les manœuvriers qui comptent bien prendre les manettes pour leur seul profit.
La plupart des organisations dysfonctionnent gravement parce que leurs membres passent plus de temps à se tirer dans les pattes, parer les coups, retenir de l’information pour avoir un avantage sur les compétiteurs plutôt qu’à bosser réellement. La soif de la promotion et des avantages induits (qui, eux, sont bien plus réels que les compétences présupposées pour les obtenir) détourne l’essentiel des ressources intellectuelles dans des manœuvres qui n’apportent rien à la structure, sauf pour le vainqueur (et encore, à quel prix ?) et qui sont aussi des mécanismes à justifier les inégalités de traitement sans aucun rapport avec une quelconque efficience.
Je n’ai pas trouvé que l’aspect destructif de la compétition était plus fort en France qu’ailleurs : il prend parfois des formes différentes, mais le résultat est toujours le même. Ce n’est jamais la sélection de l’optimum. Mais le mythe de la compétition consiste à faire croire le contraire alors que les faits sont nettement plus têtus que cela. Les exemples sont profusion : Windows n’a jamais été le meilleur OS, mais la capacité politique de ses créateurs a permis d’écraser une concurrence techniquement meilleure et imposer un monopole qui s’est ensuite créé un mythe d’efficacité. La mise en concurrence est souvent justifiée par la profusion de l’offre, la baisse des prix et l’augmentation de la qualité. Dans les faits, les marchés sont biaisés (corruption, cartels, lobbys, etc.), la compétition permet au plus manœuvrier d’avaler ses meilleurs concurrents (effets de masse, de seuil, voire de création de législations sur mesure) ou de les détruire jusqu’à recréer une nouvelle situation de monopole où le choix n’est plus que théorique et les prix à discrétion du vendeur.
Et comme tu le soulignes, le prix humain et environnemental de cette doctrine est démentiel.
@Aristide Il se trouve tout de même que @JMichel est musicien et donc, oui, de ce point de vue, il a une meilleure vision des mécanismes internes que nous.
Cela dit, je partage son constat : dans tous les organismes et corps de métiers que j’ai pratiqués, le schéma est toujours le même : ce ne sont pas les plus talentueux, travailleurs ou créatifs qui ont les meilleures places et les promotions, mais les plus habiles en manœuvres politiques, flagornerie envers les échelons hiérarchiques supérieurs, sans compter la cooptation (copinage et népotisme), la corruption, la manipulation.
Et donc, au final, je n’ai pas vu beaucoup d’organisations qui fonctionnaient au mieux de leurs possibilités, voire beaucoup qui dysfonctionnaient gravement. Ce qui, appliqué à l’ensemble du système social explique pas mal d’autres choses.
D’où la nécessité du storytelling de la méritocratie pour légitimer ce qui est en fait souvent de l’entre-soi et de la médiocratie.
@Aristide La méritocratie a beaucoup plus à voir avec les règles de la succession et de la reproduction sociale que celles du travail et des compétences. L’idée est de faire croire que seules comptent les qualités personnelles, alors même que ce qui sanctionne la réussite (et donc le mérite), c’est le statut social, lequel est fortement corrélé au capital financier et scolaire des parents. Si pour le capital financier, il y a assez peu de doute sur le manque de mérite d’hériter du pécule familial, le mythe de l’égalité scolaire est encore tenace, quand bien même tout prouve depuis des années que l’école est redevenue une machine à sélectionner, à trier et à éjecter au sein de laquelle le capital financier et culturel des parents est capital.
En gros, la méritocratie est le storytelling par lequel les classes supérieures prétendent légitimer leur domination et leur accaparement des ressources sous prétexte que eux, ils le vaudraient bien.
Le deuxième effet Kiss Cool, c’est de justifier les inégalités sous prétexte que les pauvres aussi, ils l’ont bien mérité leur place.
Le tout est un discours justifiant une société conservatrice construite autour, précisément, de l’héritage et de l’entre-soi.