Petit procès de l’insignifiance (3)
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Du substitut au procès
C'est rien de dire que les jours qui précèdent ce genre de rendez-vous, sont des jours éprouvants ; c'est sournois, on essaie de faire comme si, mais on est noué ; on est maladroit, absent, incapable de la moindre tâche.
Laurent m'avait proposé de m'y conduire. Je ne suis pas toujours en phase avec Laurent, mais j'acceptai de bon cœur.
L'annexe du Tribunal de Grande Instance se situait dans les quartiers chauds de la ville ; en gros, dans les banlieues. On se gara sous un arbuste étique qui faisait une vague ombre. Il faisait chaud.
Les lieux étaient d'une sobriété plus que monacale, indigente. C'était frappant : il n'y avait rien là à voler ou à spolier pour les petits casseurs de quartier !
On nous fit attendre un petit moment ; normal ! On n'est pas à ma disposition ; je suis une petite délinquante, on me le fait sentir ; c'est sournois, mais on ne fait pas comme si.
J'étais coiffée, j'avais mis mon collier, j'étais bien nippée. Mais tout ça était débile vu que ce qui se voit c'est le fond, et le fond était noué ! Ridicule vu le lieu. Promis juré, je n'écouterai plus personne.
Un petit bonhomme me fit entrer dans une pièce minuscule absolument vide, sauf une table et deux chaises ; un peu comme les parloirs de prison. La télé c'est pas mal, ça ouvre des horizons.
Il avait un dossier épais, et j'en étais étonnée. On repris les accusations et c'est vrai que j'ai pu dire trois mots mais trois seulement car alors il sortit un devis et une demande de dédommagement. Il avait l'air très sérieux, en tout cas de prendre la chose très au sérieux ; il apparaissait par ailleurs, gentil ; j'ai constaté à cette occasion que les gens habitent leur rôle : lui n'était pas un accusateur, il était là pour faire régner la loi ; il n'était, je l'ai appris plus tard, même pas substitut du proc, mais le délégué du substitut. Bon, peu importe. Donc il sort le devis proposé par la plaignante ( j'ai goûté ce mot jusqu'à sa substantifique moelle pendant toutes les rencontres que j'ai eues ), je ne pouvais le lire à l'envers mais il m'impressionnait.
Il faut dire qu'après les paroles du flic un peu repenti, je n'avais eu de cesse, sous la pression de mes proches, comme on dit, de me conditionner à accepter de payer vingt euros ( j'avais pris ces paroles pour argent comptant) pour avoir la paix ; Qu'est-ce que tu en as à faire finalement, hein ? Mais je m'étais fait violence et j'arrivais là, consentante, prête à accepter ma culpabilité à ce prix.
Il énumérait et conclut : 2840 euros. Pour ce prix, elle foutait en l'air mon travail, se faisait construire un muret et des clôtures dignes de ce nom, se refaisait faire un portillon tout neuf et une jardinière(!). Avant de tomber en état de choc ( il m'a fallu la journée), j'eus l'humour de lui demander si elle ne voulait pas que je lui change sa machine à laver. J'ai sûrement pu articuler quelques paroles puisque, admettant avec moi, que la somme était élevée ( je le compris plus tard : une tactique pour m'amadouer), il tomba la somme à 600 euros ! J'étais préparée pour vingt, par pour six cents. Je commençais à monter sur mes grands chevaux quand il m'interrompit : encore un mot et vous payez tout. C'est moi qui décide ! Super le rappel à la Loi. Et de quelle loi s'agit-il, lui demandai-je. Plus j'ouvrais la bouche, plus j'étais mise minable.
L'avocate aimable au téléphone m'avait avertie qu'il était très important que je fusse présente à cette convocation ; j'ai dit : « je conteste », mais j'ai signé. J'avais pourtant appris que je n'aurais pas dû signer chez les flics ; c'est fou le nombre de gens qui vous avertissent après ! Mais là, je me suis dit que s'il décrétait que je n'étais pas venue, ça pouvait chauffer. Et puis, je contestais.
Vous pouvez payer en plusieurs fois me dit-il ; mais je ne paierai pas ! Donnez moi le temps de me retourner. Et je pensais qu'il me faudrait l'attaquer, mais que j'avais besoin pour cela d'un avocat. Il détermina que je commencerais fin août, mais je ne l'écoutais plus, je mûrissais mon plan. Je suis de sang froid, il me faut du temps pour réagir ; je racontais tout à Laurent, dans la voiture sur le chemin du retour. et las sans doute de me soutenir il dit : « Oui, on se demande pourquoi tu n'as pas fait tes clôtures tout de suite après le bornage ! ».
C'est comme pour un deuil : on est entouré les premiers jours, mais après... En tout état de cause et en tout cas, on ne peut être que ce que l'on est. À l'impossible nul n'est tenu.
Personne ne pouvait rien pour moi, au fond, ce besoin de justice semblait bien être pathologique.
Seule chez moi après n'avoir pas trouvé consolation auprès de quiconque, ayant oublié de manger tellement j'étais nouée, tard le soir je me suis couchée ; j'avais fait un effort surhumain pour sortir les chiennes à qui j'avais écourté la balade tant cette marche m'était pénible. La nuit a été presque aussi éprouvante qu'une nuit de péritonite aiguë et je ne tenais pas sur mes jambes le lendemain. Je savais maintenant ce qu'était un état de choc. J'avais eu des secousses annonciatrices mais cette nuit avait été l'épicentre du séisme ; des répliques viendraient régulièrement raviver le choc qui était traumatisme jusqu'à ce que le moindre bruit, la moindre ombre ravivent la plaie, la tenir à vif.
On me donna l'adresse d'un avocat super ; c'est ça, fréquenter des gens qui ne sont pas de son monde, ils ne se rendent pas compte ! J'ai pris rendez-vous par téléphone où je me présentai de la part de ce nom prestigieux naguère, à la Cour ; la secrétaire pris mes coordonnées et fixa un rendez-vous. Deux jours avant la date prévu, cet avocat m'appela de Corse où il devait s'attarder plus longtemps que prévu et reporta l'entrevue. Il avait une voix d'une extrême beauté, des paroles retenues pleines de chaleur. Je fus emballée et sûre que cet imbroglio de démêlerait au plus vite. Quand je suis arrivée dans cet immeuble luxueux, on me conduisit dans une minuscule salle d'attente que j'ai eu le temps d'étudier à la loupe ; j'ai horreur d'attendre mais cette attente-ci me fit mauvaise impression, j'eus le pressentiment de ma déconfiture. Près de trois quart d'heure plus tard, il vint lui-même me chercher ; la voix cachait un être où le fric, le luxe, l'élite débordaient de toutes parts. Je lui exposais les faits d'une voix étranglée par l'échec pressenti, et quand je lui dis que j'avais signé, il m'informa qu'on ne pouvait rien faire puisque j'avais, par cet acte, admis ma culpabilité. « J'ai protesté » lui dis-je. Peu importe, il serait bien rare que le procureur en tienne compte. Par ses maigres explications agacées, je compris qu'un Rappel à la Loi, c'est une accusation sans défense possible, pas un jugement précisa-t-il, rien ne sera inscrit dans votre casier judiciaire. La belle affaire !
Deuxième espoir déçu ; je n'avais pas droit à la parole, et c'était dans la loi.
Je suis rentrée alors dans une dépression qui chaque jour était accrue d'un harcèlement oppressant ; ma voisine, si contiguë, mettait sa musique à donf, et quand je dis musique, je suis gentille ; même au supermarché, on peut parfois entendre mieux ; quand elle savait que j'étais dans ma cour, voulant déjeuner avec une amie par exemple, elle se mettait à balayer en levant une poussière qui rappliquait chez moi, ignorant la séparation, puis mettait sa musique. À son fils elle disait « On va faite péter les décibels » ; le môme, qui avait des problèmes de langage et n'avait probablement que peu de vocabulaire, disait toujours « Je vais pisser à la voisine ». J'aurais aimé voir le regard de la mère à ce moment-là. Il s'exerçait à lancer son ballon par dessus le grillage, et moi, bonne poire, pensant qu'un môme c'est un môme, je le lui renvoyais. Quand il m'eut cassé deux pots de fleurs, je m'en abstins ; alors, subrepticement, je le voyais rentrer dans ma cour, qui n'était pas fermée, et récupérer la balle, qu'il relançait illico.
J'aime la pénombre et n'allume les ampoules que le plus tard possible ou si j'ai quelque chose de précis à faire ; un soir que je ne faisais rien, assise sur ma chaise, comme bon nombre d'heures dans la journée, je vis apparaître sa tête derrière le carreau ; « maman » dit-il, « je ne vois rien » ; il écrasa son nez sur le carreau et répéta « je ne vois rien, je ne vois rien », ce qui m'incita à penser qu'elle l'avait envoyé en éclaireur. J'ai loupé de me montrer et lui ficher la trouille !
Les décibels s'amplifièrent, les insultes sournoisement balancées sous le cannisse aussi ; je ne pouvais plus jouir de l'ombre et de l'odeur de mon figuier ; il faisait chaud, j'étais piégée, en prison. J'oubliais de manger mais me mis à penser à boire ; je n'avais plus envie de me laver ni de m'habiller correctement ; j'ai pris l'habitude de savoir-me-tenir si quelqu'un venait ou m'appelait mais de ne pas inviter ni sortir ni appeler. J'assurais le minimum comme un automate en bout de piles.
Elle m'avait peut-être haïe du premier jour pour s'enquérir ainsi de renseignements sur moi : elle voulait me nuire, elle savait comment faire et elle avait réussi. J'ai pensé par la suite qu'elle savait pertinemment que le peu d'importance du dossier la servait, personne ne viendrait y mettre le nez ; en tant que « collègue », on prendrait ses dires pour des vérités. Et je me disais qu'il devait être frustrant pour une greffière procédurière et qui manifestement ne supportait pas qu'on ne fasse pas comme elle dit, de naviguer parmi les gens de pouvoir mais n'en avoir aucun, juste être une petite main et se contenter de miettes ; si ça se trouve, cette complaisance de ses supérieurs à la protéger lui conférait une aura qui la grandissait, le matin, devant son miroir.
Mes amies me disaient qu'elle devait être comme ça avec tout le monde et que ça finirait par se savoir ; je pensais qu'elle m'avait au contraire réservé la primeur, sauf à son mari peut-être. Mes amies me disaient de faire attention à mon chat, qu'elle ne l'empoisonne pas ; je disais non, elle ne fera rien qui puisse être hors légalité : elle est convaincue de son bon droit. Mes amies me disaient de me venger, de lui faire des misères, je disais non, tout se retournera contre moi.
Quand elle mettait sa musique jusqu'à nous faire rentrer puisqu'on ne s'entendait même pas mastiquer, une amie qui venait souvent et qui craquait me dit : j'appelle les flics. Je lui dis, non, le temps qu'ils arrivent s'ils arrivent, elle arrêtera et se plaindra, et cela se retournera contre moi.
Tout toujours se retournerait contre moi.
Jusqu'à l'hiver, je n'ai eu même plus le souvenir de ma vie. Mon coeur était froid, mon âme agonisante, je n'éprouvais plus le moindre sentiment à l'égard de quiconque, j'étais piégée et impuissante, c'est à peine si ma chienne, parfois, me rappelait la vie en moi, une réminiscence d'émotions, alors, je la prenais dans mes bras, je pleurais et la remerciais d'être là. Elle était la veilleuse de ma lumière intérieure, et quand je la regardais avec tendresse, je me disais : je vais peut-être m'en sortir !
J'essayais de voir au fond de moi quelle blessure ancienne, quel traumatisme il m'était donné de revivre là, mais j'avais beau chercher, je ne trouvais pas. Je me souvenais plutôt avoir été vantée au delà de mes véritables mérites, ce qui avait peut-être provoqué ce besoin impérieux de ne jamais décevoir donc de ne jamais me valoriser.
Il s'agissait plus certainement d'un clash entre la société et moi, cette société dont j'exécrais les valeurs et que mon bon sens et mon implantation profonde dans le réel de la vie me commandait de m'en tenir à l'écart. Je me voulais discrète et irréprochable pour avoir la paix et j'avais conscience que ma détermination à faire valoir ce droit de limites, m'était, au fond, très étranger. Dans cette période, l'orgueil seul me servait de squelette et me permettait de donner le change dans les rencontres que du reste j'évitais au maximum.
Pas assez cependant pour abuser mes proches.
Cet état de harcèlement qui ne pouvait trouver de repos, espérait au contraire les esquilles qui raviveraient la blessure ; espérait n'est peut-être pas le mot cependant que la certitude de la répétition souffrait des creux, de ces vides si vides qui ne pouvaient donner l'espoir d'une sortie.
Et sans m'en rendre compte j'étais si pitoyable que Laurent qui m'avait toujours connue grimpant courant gambadant chevauchant travaillant, s'inquiétait, sans en rien montrer, de me voir tourner dans ma cuisine. Il passait souvent me raconter les nouvelles du monde dont je me foutais éperdument et pourtant, cette bouffée d'ordinaire me requinquait. Néanmoins, me dit-il plus tard, il avait si peur que je me suicide qu'il me proposa de me payer le voyage en Corse, passer un moment avec mes amis, mes frères.
Mon fils qui m'avait traînée deux jours sur un Causse, pays de nos amours, s'affola de me voir faire difficilement une marche de deux heures ; et eut la même idée.
Ce fut un cauchemar, un enfer de ne pas savoir jouir d'un si beau pays et de la présence d'êtres aimés. Mon corps oeuvrait, au ralenti, pour défricher, débroussailler, gratter la terre, pour les aider mais, le soir venant, je buvais trop et j'imposais des conversations d'outre-tombe. J'en avais conscience et ça me taraudait, me culpabilisait.
Je ne pus pas faire ma rentrée politique, tout était si vain. J'aurais mérité des soins.
Dès la fin de l'été, j'ai reçu un courrier me signifiant que ce n'était pas le tout mais maintenant il fallait payer ; j'ai répondu qu'il n'en était pas question et distillai au passage quelques remarques personnelles sur l'histoire. J'eus une réponse, puis une deuxième mais ma troisième lettre resta dans le vide.
Au début de l'hiver, par une après-midi sombre de nuages accumulés, j'entendis des bruits sous le porche, mais je ne voyais rien et n'osais pas descendre de peur de me trouver en face d'elle ou pire, de son père. Au bout de trois heures à me morfondre et à me mépriser de ma couardise, j'y suis allée. Il y a avait là un jeune gars que j'avais déjà vu faire des travaux chez elle et qui creusait des trous qui prenaient la moitié de mon passage et les remplissait de ciment. Je hais le ciment. Je lui dis gentiment qu'il avait tout intérêt à faire le bon alignement du premier coup, ça serait bête de devoir tout recommencer non ? Et lui montrai les limites. Sur ce je partis balader les chiennes et la rencontrai qui rentrait en voiture. Bien sûr il fit comme on lui avait dit et, une fois les panneaux de bois léger posés, je ne pouvais plus ouvrir ma porte !
Paradoxalement ou peut-être évidemment, cette manière d'agir fit tomber plus de la moitié de ma dépression : elle allait trop loin, j'arriverais bien à le prouver.
Le lendemain, Laurent arriva avec une bouteille de champagne ; il n'y avait rien de particulier à fêter mais il était de bonne humeur et voulait m'en faire profiter ; à peine était-il entré que le père de la voisine arrivait ; le lui désignant par la fenêtre, je lui dit : c'est le type qui voulait me massacrer ! Avant que j'aie pu faire un geste, il ouvrait la porte et lui lançait au travers de la rue : Alors c'est vous qui vouliez la massacrer ! Laurent n'est pas un gringalet, pas un intellectuel non plus mais l'autre avait au moins une tête de plus que lui, genre boxeur comme je l'ai dit. Il fonça sur lui avec une violence et une haine glaçantes ; je me reculai jusqu'à la table, prise de tremblements. Ils échangèrent des noms d'oiseaux, j'entendais des éclats de voix, mais préférais ne pas m'en mêler, préférer est un euphémisme, j'en étais incapable. Deux minutes plus tard, un peu estourbi, il ouvrait la bouteille de champagne et invita une vieille copine à lui qui passait à pied dans la rue. J'aimais bien Monique, et c'était un honneur et un plaisir de l'avoir là. On avait à peine trinqué qu'une voiture de police s'arrêtait devant chez moi ; ils n'ont rien à foutre aujourd'hui ! Une demi heure plus tard ils toquaient à ma porte. Je les reçus sans politesse et refusai de montrer mes papiers ; le petit couillon qui suivait le chef me dit : c'est vous la locataire ? ( il y a des détails importants pour la compréhension de cette haine qu'elle me portait ; celui-ci en est un !).
Plainte fut déposée et trois mois plus tard, Laurent passait en confrontation avec le père, devant le gendarme qui était venu. Celui-ci fit un rapport écrasant à l'encontre du père, violent, sans aucun maîtrise de lui-même,etc. Deux mois plus tard, Laurent recevait le verdict : rappel à la loi, amende avec sursis, payable à la moindre contravention...
Il fut choqué - le flic lui confia qu'il n'avait jamais vu ça ! « Ils ont gagné » dit-il, « jamais je n'ai jamais vu qu'on négligeait un rapport de police »-.
Il ne vint plus jamais me voir.
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